« le Bac 68 », de Philippe Caubère, l’Athénée ‑ Théâtre Louis‑Jouvet à Paris

« le Bac 68 » © Michèle Laurent « le Bac 68 » © Michèle Laurent

Répétitif, tif, tif !

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Élève Caubère : de bonnes idées mais trop de hors-sujet ! Revoyez votre copie.

D’emblée, j’admire ce coureur de fond déballant avec générosité tout son souffle et tous ses muscles sur le vaste plateau de l’Athénée, qu’il peuple à lui tout seul et pendant une heure cinquante. Je connais aussi ses prises de position courageuses et pertinentes sur le théâtre populaire. Et sa carrière digne d’être montrée en exemple aux enfants des écoles puisque, ayant commencé dans l’éclat du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, il a su se construire une seconde vie de comédien seul en scène pendant trente‑cinq ans (quelle endurance quand même !). Je traduis pour « les moins de 20 ans qui ne peuvent pas connaître » : le type, c’est comme si après s’être fait jeter de directeur commercial chez Microsoft, il avait vaincu sa dépression en créant une start‑up sur un modèle économique simple mais efficace. Et qu’il était toujours en vie une génération plus tard. Un mutant, quoi !

Quel est donc ce schéma miracle de P.M.E. du spectacle que l’impétrant trimballe dans sa roulotte depuis maintenant un tiers de siècle, recyclant inlassablement, et avec un succès certain, le même produit ? Un show autobiographique à gags récurrents : l’idée n’est pas neuve, c’est sa longévité qui force le respect 1. Ferdinand Faure, le héros du Bac 68 est le double de Philippe Caubère, qui en narre infatigablement l’enfance et l’adolescence, sous la coupe d’une mère aussi foldingue que petite-bourgeoise étroite d’esprit.

Être jeune dans les années soixante, bachelier en 68 : le sujet est drôle. Mais la force de l’artiste, dès les premières minutes du spectacle, c’est moins le tableau de société que ces quelques objets mythiques, ces bouilles de personnages qu’il réussit à faire sortir du néant. Le châle écossais de sa mère, c’est un peu comme la culotte de golf de Tintin, le sombrero de Speedy Gonzales, le gland de Scrat et que sais‑je encore. Et puis mention très bien, sans discussion, pour la démonstration de l’ouverture d’une fenêtre de Diane, tranche de vie désopilante pour quiconque a roulé dans la fameuse voiture aux alentours de 1970.

Passe ton bac d’abord

Pourtant, la déception est au rendez-vous pour peu qu’on lise le titre et l’argumentaire du spectacle avant de venir. Dans ce récital‑fleuve qu’est la vie de Philippe alias Ferdinand transposée à la scène année après année par menues tranches, il était prévu un morceau de choix : le passage du bac par le héros, au printemps 1968 qui plus est. Rencontre entre la grande et la petite histoire, Apocalypse Now des générations, collision des cheveux longs et des idées courtes, on en salivait d’avance ! Et voilà qu’on se surprend à regarder sa montre : une heure et trente minutes, c’est ce qu’il faut attendre avant d’entrer dans le vif du sujet. Quel dommage ! Car la scène du bac est vraiment très drôle, notamment la gestuelle du cancre essayant d’enfumer l’examinateur sur une matière qui lui est hermétique. La force de Caubère, c’est bel et bien cette capacité mimétique à reproduire le mouvement précis. Avec lui, une banale plantade à l’oral d’histoire-géographie devient une vraie chorégraphie. Et les manifs de Mai‑68, un très beau concerto dansant pour drapeau rouge seul et slogans scandés en majeur. Mais pourquoi seulement vingt minutes alors ? Quel gâchis !

Que n’a‑t‑il passé son bac d’abord ? Maman l’avait pourtant bien prévenu ! Et pourquoi cette longue introduction centrée sur la mère justement, qui se complaît à rappeler les épisodes précédents (et le fait que le D.V.D. est en vente à la caisse : une fois c’est drôle, après, ça lasse). Comme toujours dans le hors-sujet, la question est moins le contenu inadapté que la quantité de temps qui lui est consacrée. L’idée, on le comprend tout de suite en voyant dans la salle les vieux habitués morts de rire et les jeunes naïfs affligés, est de flatter les fans de toujours en leur servant celle qu’ils attendent tous et pour laquelle ils sont venus. Mais c’est vraiment long, une heure et demie de caricature hystérique.

D’ailleurs est-il si pertinent que cela, finalement, ce portrait de mère étriquée dont le moindre défaut est de répéter ses bons mots jusqu’à la nausée ? Le moteur de la petite-bourgeoisie, c’est la distinction, le fait de se distinguer du peuple, notamment par un vocabulaire ridiculement châtié. La même personne qui a pour mantra « il faut se tenir » (gestuelle très drôle à chaque fois) ne peut pas parler le reste du temps comme une poissarde en se désignant elle‑même comme une pute. Il y a quelque chose d’incohérent dans le personnage. Mme Caubère mère était peut‑être inconséquente, mais la réalité est très mauvaise dramaturge. On aurait dû l’expliquer à Philippe Caubère, comme aussi le fait qu’un soliloque de deux ou trois heures pose problème à la génération qui a les Robins des bois ou Norman pour référence. Notre démographie nationale est certes sénescente, mais on ne pas peut répéter la même vanne une dizaine de fois en tablant sur la surdité ou le gâtisme des spectateurs. C’est en respectant les jeunes qu’on évite de lasser son public de vieux habitués. Sinon, c’est que, vraiment, tout est resté comme avant. 

Élisabeth Hennebert

  1. Du 11 octobre au 20 novembre 2016, en alternance avec le présent spectacle, Philippe Caubère présente également à l’Athénée, les mardi et dimanche, sa Danse du diable, marathon autobiographique en trois heures.

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le Bac 68, de et avec Philippe Caubère

www.philippecaubere.fr

Lumière : Claire Charliot

Son : Mathieu Faeda

Costumes : Christine Lombard, Sophie Comtet

Photos : © Michèle Laurent et Arnold Jerocki

L’Athénée ‑ Théâtre Louis‑Jouvet • 7, rue Boudreau • 75009 Paris

Réservations : 01 53 05 19 19

Site du théâtre : www.athenee-theatre.com

Métros : lignes 3 ou 7, stations Opéra ou Havre‑Caumartin, R.E.R. A Auber

Du 5 octobre au 20 novembre 2016, les mercredi, vendredi et samedi à 20 heures, le dimanche 9 octobre à 16 heures

Durée : 1 h 50 sans entracte

31 €, 24 €, 17 €, 14 €, 13 € et 8 €