« le Cid », de Pierre Corneille, Théâtre Comédia à Paris

« le Cid » © Jean-Marie Legros

¡ Ay ! ¡ Pobre Corneille !

Par Lise Facchin
Les Trois Coups

Encore une idée qui, sur le principe, était loin d’être idiote : monter « le Cid » de Corneille en mode flamenco. Seulement voilà, les acteurs sont très faibles et la mise en scène tellement descriptive qu’elle en devient grotesque. Quelques points sont tout de même assez réussis, comme la partie flamenca et le duo décor-lumières.

Le Cid, rappelons-le, a été présenté pour la première fois en 1636. Cette histoire d’amour à la cour d’Espagne fut la cause d’une des plus grandes querelles de l’histoire littéraire. En premier lieu, on accusa Corneille de n’avoir pas été capable de choisir entre comédie et tragédie. Bien plus grave en cette rigide époque, on le déclara ensuite coupable d’avoir enfreint la sacro-sainte règle des trois unités (temps, lieu et action). Là-dessus se greffaient des griefs d’ordre politique et moral : la France était en guerre contre l’Espagne, et l’héroïne finissait, avec la bénédiction royale, par épouser celui qui avait occis son père. Un joyeux scandale, donc. Il est important de ne pas perdre de vue que cette pièce, qui nous apparaît aujourd’hui comme un classique, n’était pas vraiment vue du même œil par ses contemporains. C’était un pari osé, et l’auteur le savait.

Tenter de désacraliser le Cid, le sortir de sa très honorable bière de texte immortel n’est pas pour me déplaire, au contraire. Peut-être même est-ce là la meilleure façon de faire honneur à son auteur. Pour ce qui est du flamenco, il rime aussi bien avec Séville qu’avec le déchirement terrible des deux protagonistes, écartelés entre amour et honneur. Une vraie bonne idée. Mais pourquoi donc n’ai-je ressenti alors qu’ennui et lassitude ?

À première vue, la responsabilité revient à la direction d’acteur (car il semble presque impossible qu’il se puisse réunir autant de mauvais comédiens sur un même projet…). Le seul qui éclate et m’a sorti de la torpeur dans laquelle ses partenaires m’avaient plongée, c’est Florent Guyot, dans le rôle du roi. Ce qui n’était pas gagné d’avance puisqu’il devait défendre un parti pris de mise en scène pour le moins extravagant : Ferdinand Ier d’Espagne en caricature d’homosexuel, entre transformiste et grande folle… C’est le seul pari réussi du spectacle à mon sens. Parce que l’acteur est bon, qu’il s’amuse, qu’il jubile même. Alors, pas de secret, on rit ! Elvire, la suivante de Chimène, mérite également d’être citée pour son jeu, dont la sobriété et la justesse contrastent indéniablement avec le bruit de casserole des autres.

Voilà. Nous avons parlé des seuls comédiens justes. Mais, allons-nous passer en revue, un par un, les désastres ambulants qui forment le reste de l’équipe ? Pour l’amour de vous et la crainte de vous lasser, je me contenterai d’effleurer les plus marquants…

C’est Chimène qui ouvre la pièce. Aïe, ça coince ! Les cheveux déjà ébouriffés, les yeux déjà larmoyants, la voix chargée d’une hystérie qui ne présage rien de bon, elle donne l’impression d’une caricature de personnage tragique. Au fur et à mesure de la progression du spectacle, la comédienne parviendra à se mettre dans des états dignes d’une crise de manque toxicomaniaque, à se rouler par terre, à donner des coups de pieds à Don Sanche, à hurler sur Don Rodrigue et – je peine à l’écrire – à se vider une bouteille de chianti comme la pire des pochardes… Le pire dans cette histoire, c’est probablement que le tout est interprété avec une superficialité abominable.

Don Gomès, père de Chimène, est un comble de pédanterie et de fatuité. Improbable, lorsque l’on sait qu’il s’agit d’un Grand d’Espagne, cette cour qui connut l’étiquette la plus rigide de l’histoire des monarchies européennes… On en remercierait presque ce pauvre Rodrigue de nous l’ôter de scène… Et Rodrigue d’ailleurs, parlons-en !

Ah ça ! L’animal a du cœur ! Un très beau jeune homme, torse nu sous sa veste en cuir… On en viendrait à mieux comprendre l’hystérie de cette pauvre Chimène (quoiqu’elle ne le touche qu’avec la sensualité d’un Coca-Cola tiède). Une jolie voix… mais plat, mais plat ! Des cris mal placés, des silences vides, rien ne se passe lorsqu’il ne parle pas, et, lorsqu’il parle… ce n’est guère plus convaincant !

Et le flamenco dans tout ça ? me direz-vous. Alors, « le flamenco dans tout ça », il périclite un peu. C’est comme s’il y avait deux spectacles en parallèle : entre les scènes, un peu de musique et de danse. Parfois cela déborde en une sorte de périphrase grotesque de l’action qui s’est figée : le monologue de Rodrigue seul avec l’épée de son père, par exemple. Le danseur, par ailleurs très impressionnant, vient lui remettre plusieurs fois l’épée entre les mains…

Cela étant, les courts passages de flamenco seul sont parmi les plus intéressants : quel univers flamboyant ! Peut-être aurait-il fallu monter ce spectacle avec des danseurs-comédiens qui auraient dansé autant que joué l’histoire du Cid, sans cette atroce séparation de registre qui, on le craint, ne finit par servir que de fond d’ambiance et de commentaire un peu lourdingue. Il en est de même, hélas, pour le très beau décor, une arcade arabo-andalouse en pierre brute, avec ses créneaux caractéristiques et sa grille ouvragée somptueusement reproduite. Idem pour les très beaux éclairages colorés. Ils passent à la trappe tant la mise en scène manque de subtilité. Elle est au final la plus blâmable, la plus responsable de l’échec de ce spectacle.

Passons les pathétiques passages, pourtant systématiques, où les personnages ne peuvent s’empêcher de brandir leur bras en disant « ce bras » ou leur épée, le cas échéant. Ou encore leur pénible tendance à se rouler par terre (à genoux, de tout leur long ou bien en tombant). Et concentrons-nous sur des partis pris plus particuliers. Rodrigue souffre, certes, mais, je vous le demande, a-t-il besoin de se balancer des mandales en pleine tête pour ponctuer son monologue ? Chimène a-t-elle besoin de se retrouver nue pour dire :

« Enfin je me vois libre et je puis sans contrainte
De mes vives douleurs te faire voir la teinte,
Je puis donner passage à mes tristes soupirs,
Je puis t’ouvrir mon âme et tous ses déplaisirs,
Mon père est mort, Elvire, et la première épée
Dont s’est armé Rodrigue a sa trame coupée ! » ?

Cette scène superbe où, se confiant à Elvire, Chimène se laisse aller à l’amour qu’elle éprouve, devient par trop grossière. L’intimité ne se trouve pas que dans la nudité d’une actrice, même fort belle… Sans parler des combats, où de grands guerriers sont supposés s’affronter, dignes des meilleurs passages de Hulk Ogan *… Vous ignoriez que Don Rodrigue était du genre à donner des coups de pied dans les côtes de son adversaire à terre ? Et pourtant ! 

Lise Facchin

* Célèbre catcheur des années 1990.


le Cid, de Pierre Corneille

Mise en scène : Thomas Le Douarec

Assistante mise en scène : Nassina Benchicou

Avec : Olivier Bernard, Clio Van de Walle, Jean‑Pierre Bernard, Marie Parouty, Gille Nicoleau, Florent Guyot, Aliocha Itovitch, Jean‑Paul Pitolin, Anton Fernandez, Pablo Gilabert, Karla Guzman ou Melinda Sala, Miguel Sanchez ou Edu

Musique : Luis de la Carrasca

Costumes : Corinne Page

Décors : Claude Plet

Combat : Patrice Camboni

Lumière : Gaël Cimma

Photos : © Jean‑Marie Legros

Théâtre Comédia • 4, boulevard de Strasbourg • 75010 Paris

Métro : Strasbourg – Saint-Denis (lignes 4 et 9)

Réservations : 01 42 38 22 22

Du 19 mai au 28 juin 2009 à 20 h 40, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 30

41 € | 31 € | 22 € | 21 € | 16 € | 17 € | 12 € | 9,5 €