« le Cid », de Pierre Corneille, Théâtre le Ranelagh à Paris

Le Cid © Geoffrey Callènes

Corneille comme comique flamboyant !

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Jean‑Philippe Daguerre, bretteur et chanteur sans vergogne, chahute le vénérable classique pour en faire un chant de guerre et d’amour entre rire et larmes.

C’est écrit dessus : voici une « tragi‑comédie ». Et pourtant, combien de lycéens ont vainement cherché le comique de cette œuvre ? Combien de générations ont piqué du nez sur les stances ? Combien d’impertinents ont répondu au fameux : « Rodrigue, as‑tu du cœur ? » par un « Non, père, j’ai du carreau ! » chuchoté à l’insu du prof ? Qu’est‑ce qu’un classique au fond ? Une pièce qui, en son temps, a été novatrice voire révolutionnaire et qui, aujourd’hui, radote sous sa couche d’usure. Donner à entendre Corneille aux élèves de Najat Vallaud‑Belkacem est un vrai défi. D’ailleurs, le public hésite à venir, pétri de préjugés contre la tragédie traditionnelle. Quant à emmener des enfants de 10 ans, comme le préconise le programme, peu sont aussi dingues que moi pour s’y risquer.

Or le metteur en scène Jean‑Philippe Daguerre est un explorateur de classiques. Avec sa troupe du Grenier de Babouchka, il s’ingénie, depuis une dizaine d’années, à déblayer les gravats et les scories autour des œuvres d’anthologie qui sont autant d’arches perdues. Miracle : on constate que la génération 2.0 et zapping peut tout à fait s’enthousiasmer pour le Cid, sitôt qu’on rend à cette pièce sa verdeur, son actualité, sa justesse de ton des origines.

Il faut tout de même préparer le jeune public (voire le moins jeune) en décryptant à l’avance ce que l’exposition de la pièce nous dit trop vite et dans la langue un peu hermétique du xviie. Chimène, fille du comte de Gormas, et Rodrigue, fils de don Diègue, se réjouissent de leur prochain mariage, jusqu’au drame déclenchant l’intrigue. Jaloux de don Diègue qui a obtenu le poste de gouverneur de l’infant, le père de Chimène a souffleté le père de Rodrigue qui somme son fils de réparer l’affront. « Souffleter » pour des oreilles qui ne connaissent que « baffer », « défoncer » ou « fumer », c’est déjà tout un voyage… Il faut aussi expliquer ce qu’est une infante (facile : il y en a une dans la Folie des grandeurs), le gouverneur d’un prince, un roi de Castille occupé à plein temps par la guerre contre les Mores. Avec ces deux ou trois clés en main, la pièce devient accessible à tous, car le talent des artistes fait le reste.

De la tragi-comédie à la comédie tragique

Le Cid sans Gérard Philipe c’est un peu comme Deauville sans Trintignant 1. Ce n’est donc pas sur une distribution de choc que mise le metteur en scène, quoiqu’on découvre quelques belles surprises parmi les comédiens. Ainsi Charlotte Matzneff que je n’avais pas trouvée très convaincante en Roxane, dans le néanmoins excellent Cyrano de Bergerac monté par la même équipe 2, est une infante bouleversante.

La meilleure intuition de Jean‑Philippe Daguerre, c’est de renverser le point de vue habituel en partant du mot « comédie » au lieu de servir du tragique empesé et amidonné. Le comique est partout dans cette version qui nous fait sourire, parfois rire, sans jamais pourtant avoir la sensation de commettre un sacrilège. Car le tragique se glisse où il peut, dans des recoins inattendus et n’en est que plus puissant. Il y a le suspense aussi, les coups de théâtre, le côté film d’action, très heureusement étayés par la collaboration avec le maître d’armes Christophe Mie, ancien membre de l’équipe de France de sabre. De beaux combats de temps à autre mis à distance par l’ironie, notamment grâce à la musique inventive de Petr Ruzicka, tiennent le spectateur en haleine. Enfin, la palette de rouges des costumes de Virginie Houdinière est d’une gaieté empoignante.

Reste la langue de Corneille, si difficile et en même temps si célèbre. Tant de paroles de cette pièce sont devenues des expressions courantes ou des proverbes ! Soyons impertinents une dernière fois : il y a d’indiscutables longueurs mais elles sont toutes de Corneille. Quant à Daguerre, parce qu’il est musicien et traite l’alexandrin comme une mélodie plutôt que comme un contenu verbal, il fait sonner comme personne certaines tirades légendaires. « Nous partîmes cinq cents… » notamment, magnifiquement vocalisé par Kamel Isker, retentit comme si on ne l’avait jamais entendu. On se surprend à attendre avec anxiété l’issue du combat… comme ont dû le faire les tout premiers spectateurs, ignorants du dénouement. 

Élisabeth Hennebert

  1. Deauville sans Trintignant, chanson de Vincent Delerm, 2002.
  2. Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, Cie le Grenier de Babouchka (prix de la Révélation masculine, au Off d’Avignon 2014, pour Stéphane Dauch dans le rôle‑titre), reprogrammé au Théâtre le Ranelagh pendant les vacances scolaires 2016‑2017.

le Cid, de Pierre Corneille

Cie le Grenier de Babouchka

http://www.legrenier.asso.fr/

Mise en scène : Jean‑Philippe Daguerre, assisté de Nicolas Le Guyader

Avec : Alexandre Bonstein ou Didier Lafaye, Stéphane Dauch, Manon Gilbert, Kamel Isker ou Thibault Pinson, Johann Dionnet ou Édouard Rouland, Charlotte Matzneff, Christophe Mie, Sophie Raynaud, Yves Roux, Mona Thanaël

Musiciens : Petr Ruzicka, Antonio Matias

Décors : Franck Viscardi

Costumes : Virginie Houdinière

Musique originale : Petr Ruzicka

Combats : Christophe Mie

Photo : © Geoffrey Callènes

Théâtre le Ranelagh • 5, rue des Vignes • 75016 Paris

Métro : la Muette (ligne 9) ou Passy (ligne 6)

http://www.theatre-ranelagh.com/

À partir du 14 septembre 2016, du mercredi au samedi à 20 h 45, le samedi à 15 heures (sauf les 24 septembre et 1er octobre à 16 h 30) et le dimanche à 17 heures, relâche les 7 octobre, 2, 24 et 25 décembre et 1er janvier

Tarifs : de 35 € à 10 €

Durée : 1 h 40