« le Colonel des zouaves », d’Olivier Cadiot, Théâtre auditorium de Poitiers

Plateau théâtre

Une drôle de petite musique

Par Claire Tessier
Les Trois Coups

Adapté pour la scène par Ludovic Lagarde, le roman d’Olivier Cadiot, « le Colonel des zouaves », est un monologue étrange. La vie, les amours, le travail, le regard sur ses maîtres d’un domestique passablement schizophrène. On y découvre le corps et la voix de Laurent Poitrenaux dans tous ses états, avec une petite musique intérieure amplifiée dans chacun de ses mots, de ses gestes.

le-colonel-brigitte-enguerand-hiveIl arrive en livrée, posté seul sur une scène entre deux rectangles de câbles qui tranchent l’espace. Comme un tableau en relief avec pour unique sujet un majordome qui monologue. Celui-ci est tellement consciencieux, observateur et analyste de tous ses gestes qu’il les décrit avec une précision d’horloger. Il observe, note, et reformule toutes les réactions de ses maîtres. De même, il répète inlassablement le ballet du service. Le « butler » est obsédé par la perfection de son travail, sa forme physique et, en même temps, cynique quand il dit les répliques des bourgeois qui l’emploient. Le défi est de donner vie et sens à des pensées banales, étayées par une existence remplie de solitude et faite de tâches ingrates, en s’appuyant sur un comédien unique. Vu sous cet angle, ça ne paraît pas gagné !

En tout cas, Laurent Poitrenaux est fort. Je l’ai même trouvé très fort. Pendant plus d’une heure trente, il arrive à nous faire partager cette vie étrange. Nous sommes avec lui et eux : ces maîtres aux manières mondaines, qui ne sont là que pour faire ressortir plus d’isolement, plus d’aliénation chez le serviteur. Nous aussi, on a envie de s’essouffler dans la course à la forme olympique de ce colonel, qui s’épuise juste pour se dire qu’il est encore vivant. Sa voix est régulièrement samplée, transformée avec brio pour jouer les répliques de ses interlocuteurs imaginaires. Son corps, « souple, adaptable, flexible », très en phase avec l’air du temps… est éclairé avec justesse pour figurer les espaces-temps différents. Tout cela arrive à nous embarquer dans cette belle demeure bourgeoise, « allée gravillonnée, façade Tudor ».

C’est un mélange de retenue et d’hyperactivité. Le décor comme le costume sont épurés, et, si la lumière est savante, elle n’est jamais colorée. À cet égard, j’ai pensé à un spectacle de mime. Dans le même temps, c’est bouillonnant, causant, effervescent, parce que c’est un mime gesticulant dans tous les sens.

Cette idée de raconter puis de mettre en scène la petite voix intérieure est attachante. Elle parle de nous. De nos obsessions, de nos angoisses, de nos désirs, de nos instincts. La hantise de la forme, du travail bien fait, les pulsions sexuelles. Celles que le serviteur a bien du mal à contenir devant une invitée, belle rousse manifestement très sexy, qui le rangent un instant du côté des humains. C’est l’illustration de ce qui traverse le conscient du tout un chacun.

J’ai juste un petit regret. Sans doute parce que je préfère l’éclat de rire au sourire léger et les vraies larmes aux petits pincements de cœur, il manquait à ce colonel l’envie de gagner la bataille. Est‑ce la très (trop ?) grande précision du jeu de Laurent Poitrenaux, ou celle de son texte, très travaillé ? L’un et l’autre ne laissent, me semble-t‑il, que peu de place aux imperfections, aux lâchetés, aux faiblesses comme celles que le personnage ne veut pas montrer. Mais que l’on ne se méprenne pas, c’est une vraie création très originale, inattendue, et le jeu du comédien est à la hauteur du défi. 

Claire Tessier


le Colonel des zouaves, d’Olivier Cadiot

D’après le roman d’Olivier Cadiot, le Colonel des zouaves, 1999, éditions P.O.L.

Coproduction Cie Ludovic-Lagarde, C.D.D.B.-Théâtre de Lorient, le Carreau-scène nationale de Forbach

Mise en scène : Ludovic Lagarde

Avec : Laurent Poitrenaux

Musique : Gilles Grand

Lumières : Sébastien Michaud

Costumes : Jean‑Jacques Weil et Virginie Weil

Chorégraphie : Odile Duboc

Photo : © Brigitte Enguérand

Théâtre auditorium de Poitiers • 1, boulevard de Verdun • 86000 Poitiers

Informations : 05 49 39 29 29

Mardi 20 octobre et mercredi 21 octobre 2009 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

De 30 € à 3,50 €