« le Conte d’hiver », de William Shakespeare, Théâtre Jean‑Arp à Clamart

« le Conte d’hiver » © Pierre Grobois

Un puissant somnifère

Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups

L’avant-dernière pièce de Shakespeare, dite sur un ton monocorde par des comédiens loin les uns des autres et, plus encore, me semble-t‑il, de cette œuvre sensible, subtile et généreuse. Comme si son metteur en scène Jacques Osinski n’avait retenu de ce « Conte » que « l’hiver ». Un hiver tristounet et bien long.

Glissons, sans regret ni peine, sur le décor minimaliste et les costumes plutôt laids pour tiquer, cette fois constamment, sur la vanité de cette relecture. Que veulent nous dire ces gens qui, à un ou deux près, semblent tous terrorisés à l’idée de « sombrer » dans le pathos (le ridicule lui, ne tuant pas), alors qu’ils sont censés vivre une histoire pathétique ?

Mais d’abord que conte ce conte ? La folie meurtrière de Léontès, roi de Sicile, qui, se croyant cocufié par le roi Polixènes, son ami d’enfance, saccage tout. Sa femme enceinte Hermione, son jeune fils Mamilius, ses serviteurs dévoués Camillo et Antigonus, qui feront les frais de ce soudain (et inexpliqué) accès de fureur. Seule Perdita, la petite fille attendue par la reine, en réchappera miraculeusement et sera recueillie par un vieux berger qui en fera sa fille.

Seize ans plus tard, le Temps, « qui abîme, mais aussi répare », a trouvé en Pauline sa grande prêtresse. Jadis suivante de la reine, Pauline entretient le roi Léontès dans le culte de l’auguste épouse à jamais disparue. L’ironie veut alors que le jeune fils du roi Polixènes s’amourache de la bergère Perdita. Qu’apprenant cette « mésalliance », cet autre roi entre lui-même dans une fureur pareille à celle dont il fut pourtant jadis la victime et que les amants, pourchassés, trouvent alors refuge auprès d’un Léontès transfiguré par son repentir.

Il en est de Shakespeare comme de tous les autres auteurs. Sans moteur, il tombe en panne. C’est là le moindre défaut de la mise en scène de Jacques Osinski, car elle n’a pas d’objet. Si c’est le temps qui passe, nous ne l’avons pas vu. Un peu de talc sur les cheveux, des rouflaquettes hâtivement scotchées n’ont jamais fait sentir grand-chose. Quant à « l’enfance éternelle » évoquée dans le programme, c’est ici celle de l’art. Concernant le jeu d’acteur, la reine débite son texte comme une corvée, les rois s’écoutent cabotiner, le prince nous pond un amoureux des plus improbables. Côté filles, seules Aline Le Berre (excellente Pauline) et Agathe Le Bourdonnec (touchante Perdita) arrivent à tirer leur épingle du jeu, sans doute parce qu’elles désobéissent à cet étrange devoir d’ennui auquel s’appliquent leurs petits camarades. Côté garçons, Baptiste Roussillon (mieux en Antigonus tout de même qu’en berger de 80 ans !) et Thomas Rathier (aussi à l’aise en grand seigneur qu’en voyou) raflent très facilement la mise. Leur prestation réveille un peu une salle sinon anesthésiée, la représentation durant plus de trois heures.

« le Conte d’hiver » © Pierre Grobois
« le Conte d’hiver » © Pierre Grobois

Le Conte d’hiver est une grande pièce. Elle reprend pratiquement tous les thèmes chers à l’auteur : la jalousie d’Othello, la flétrissure injuste de Beaucoup de bruit pour rien, la sagesse de la nature opposée à la folie de la société, la petitesse des nobles opposée à la noblesse des petits, les abus du pouvoir et le courage des offensés. Encore faut-il avoir la sagesse et la modestie de comprendre la leçon que le vieux poète a tirée de ses expériences tant réelles qu’imaginaires. Ce n’est à aucun moment le cas de cette réalisation, qui reste constamment abstraite et bien souvent myope. Je pense à ces nombreuses scènes, où il serait primordial que nous ayons un groupe (la cour, les conseillers, les juges ; plus tard, le village, la rue) pour comprendre le comportement de l’individu (le roi, la reine, Pauline ; plus tard, Perdita, Florizel). Là, nous avons des prêtres psalmodiant leurs homélies comme aux pires moments du théâtre dit français. Bref ce roi-là n’a pas de vêtements. Et en plus ils sont vieillots.

Un mot pour finir sur la traduction assez terrible, elle aussi. On passe des lourdingues : « Et toi, l’officier du vin, tu pourrais porter à mon pire ennemi un peu de liqueur épicée… » pour dire à l’échanson Camille d’empoisonner Polixènes ; plus loin « Jugez-moi avec des pensées que la charité tempère… » aux familiarités les plus incongrues : « Doutes‑en et va pourrir ! », « Elle jouera avec qui l’a faite grosse. C’est Polixènes qui t’a fait gonfler comme ça ! », « Ce sera la mort pour toi, mais aussi pour ta gueularde de femme ! ». Approximations habituelles du légendaire « trahi de l’anglais par », qui d’ailleurs ne seraient pas si graves si les scènes étaient enlevées. Mais voir des monuments de prétention égrener d’un ton solennel ces énormités…

Il existe une version filmée de la mise en scène de Terry Hands (pour la Royal Shakespeare Company) avec Jeremy Irons dans le rôle de Léontès. Je ne saurais trop la recommander à ceux qui voudraient découvrir cette œuvre géniale. Elle date de 1986, ce qui ne l’empêche nullement d’être nettement plus « moderne » que ce puissant somnifère. Sans aller si loin, je garde encore en mémoire l’interprétation que Romane Bohringer a donnée d’Hermione dans la mise en scène de Pierre Pradinas. À la fin du procès, j’étais si ému que j’avais froid. Je ne peux, par contre, que frémir de terreur et de pitié en songeant aux pauvres publics de Mulhouse et de Grenoble, qui vont bientôt boire dans leur salle cette fâcheuse tisane. Refroidie. 

Olivier Pansieri


le Conte d’hiver, de William Shakespeare

Coproduction C.D.N. des Alpes-Grenoble | La Filature-scène nationale de Mulhouse | Théâtre de Saint-Quentin-en‑Yvelines

Avec le soutien du Jeune Théâtre national

Traduction : Marie Potonet et Jacques Osinski

Mise en scène : Jacques Osinski

Avec : Aline Le Berre (Pauline, le Clown), Agathe Le Bourdonnec (Mamilius, Perdita), Maud Le Grévellec (Hermione, le Temps), David Gouthier (Léontès), Antoine Gouy (le Geôlier, Florizel, un serveur), Thomas Rathier (un seigneur, Autolycus), Baptiste Roussillon (Antigonus, le Vieux Berger, Cléomène), Stanislas Sauphanor (Camille), Volodia Serre (Polixènes)

Scénographie : Lionel Acat

Création costumes : Elsa Pavanel, assistée de Séverine Thiébault

Réalisation costumes : Atelier Caraco-Canezou

Stagiaires-assistantes costumes : Maud Lefebvre, Anne‑Lucie Morelet

Création lumière : Catherine Verheyde

Collaboratrice artistique : Marie Potonet

Régie générale : Baptiste Chapelot

Maquillage : Madeleine Rolland

Construction du décor : Atelier C.D.N. des Alpes

Création vidéo : Philippe Patas

Peinture décoration : Karine Martinet et Peter Delanay

Photos : © Pierre Grobois

Administration production : Ana Da Silva Marillier

Théâtre Jean‑Arp • 22, rue Paul-Vaillant-Couturier • 92140 Clamart

Réservations : 01 41 90 17 02

Du 3 au 13 avril 2008 à 20 h 30 mardi, mercredi, vendredi, samedi ; à 19 h 30 jeudi ; à 16 heures dimanche

Durée : 3 h 10

10 € à 21 €