« Le Marchand de Venise », de William Shakespeare, le Lucernaire, à Paris

Marchand-de-Venise- Shakespeare- Ned-Grujic-Naxos-Théâtre « le Marchand de Venise » de William Shakespeare © Pauline Gestin/ Jean Letort

Leçon de clair-obscur

Par Bénédicte Fantin
Les Trois Coups

Ned Grujic réunit des membres de Naxos Théâtre et des Tréteaux de la Pleine Lune pour son adaptation du « Marchand de Venise » de Shakespeare. La clarté de la traduction et la mise en scène rythmée font réentendre un texte souvent jugé délicat à monter.

Classée dans les comédies de Shakespeare, le Marchand de Venise comprend pourtant des passages d’une grande noirceur. Le contexte d’intolérance religieuse et de marchandisation de la société qui servent de toile de fond à l’intrigue résonnent de manière troublante avec le monde contemporain. Un prologue, rajout de l’adaptateur, vient d’ailleurs dresser un pont intéressant entre la Venise de la Renaissance et l’époque actuelle, en reprécisant les enjeux de a pièce. On y apprend par exemple que les 3 000 ducats empruntés par Antonio afin d’aider son ami Bassanio à faire la conquête de sa bien-aimée, correspondraient aujourd’hui à la bagatelle de 500 000 €.

Persuadé de pouvoir rembourser cette somme, Antonio s’endette auprès de l’usurier juif Shylock, l’autorisant même à lui prélever une livre de chair en cas de défaut de paiement. Lorsque le commerce maritime d’Antonio s’effondre et qu’il ne peut honorer sa dette, Shylock, qui veut se venger des humiliations que lui ont fait subir les chrétiens, insiste pour que le contrat soit appliqué à la lettre. Le procès qui s’ouvre alors ne manquera pas de créer de nouvelles injustices.

« le Marchand de Venise » de William Shakespeare © Pauline Gestin/ Jean Letort

Des personnages tout en contrastes

Tous les personnages de la pièce portent en eux une grande ambivalence qui rend l’interprétation manichéenne impossible. Le désir de vengeance de Shylock finit par se heurter au radicalisme d’Antonio et ses acolytes. L’alternance des personnages, entre fragilité et monstruosité, laisse le spectateur dans une position inconfortable qui stimule la réflexion. L’ambivalence se retrouve aussi dans les relations entre les personnages : Antonio est-il animé par un simple sentiment amical lorsqu’il s’endette pour Bassanio ? Ce dernier est-il sincèrement concerné par le sort de son ami ?

La mise en scène resserrée (la pièce dure 1 h 15) et le jeu complice des quatre comédiens participent du rythme soutenu de l’intrigue. La propension du metteur en scène à user des codes du spectacle jeune public transparaît à certains moments. Le travail de vulgarisation effectué dans le prologue, le jeu parfois appuyé des comédiens, ou encore le décor symboliste fait de ponts miniatures, donnent notamment cette impression. Malgré cet aspect faussement enfantin, l’adaptation de Ned Grujic conserve la violence latente du texte de Shakespeare. Voilà encore une fois, un bel effet de contraste ! 

Bénédicte Fantin


Le Marchand de Venise, de William Shakespeare

Mise en scène : Ned Grujic

Avec : Thomas Marceul ou Cédric Revollon, Julia Picquet ou Léa Dubreucq, Rémy Rutovic et Antoine Théry

Durée : 1 h 15

Photo : © Pauline Gestin / Jean Letort

Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Du 24 janvier au 1er avril 2018, du mardi au samedi à 20 heures, le dimanche à 17 heures

De 11 € à 26 €

Réservations : 01 45 44 57 34