« le Marchand de Venise », de William Shakespeare, le Lucernaire à Paris

« le Marchand de Venise » © Julien Bielher

Immense Michel Papineschi

Par Vincent Morch
Les Trois Coups

Après le succès de « Marie Tudor » en 2011, Pascal Faber et la Compagnie 13 reviennent au Lucernaire avec une adaptation du « Marchand de Venise », une œuvre problématique du répertoire shakespearien. Comment, en effet, mettre en scène le juif usurier Shylock sans se laisser happer par certains clichés antisémites véhiculés par la pièce ? Grâce à une fantastique interprétation de Michel Papineschi, ce personnage piégé révèle une fascinante profondeur humaine, et emporte le spectateur au bout de l’émotion.

Gilles Monsarrat, dans son commentaire de la traduction du Marchand de Venise donnée dans l’édition « Bouquins » des œuvres complètes de Shakespeare, le souligne d’emblée : « Le personnage le plus mémorable de la pièce n’est pas Antonio, le marchand de Venise, mais Shylock, l’usurier juif ; on cite souvent les grands acteurs qui ont tenu ce rôle depuis le xviiie siècle (Charles Macklin, J. P. Kemble, Edmund Kean, W. C. Macready, Henry Irving, Donald Wolfit, Laurence Olivier, Dustin Hoffman, etc.), mais on ne cite pas ceux qui jouèrent Antonio ». J’espère, en retranscrivant cette phrase, ne pas faire insulte à la performance de Régis Vlachos, qui a parfaitement tenu son rôle d’Antonio, mais il est vrai que le personnage de Shylock, tour à tour victime et bourreau, pathétique et impitoyable, recèle une richesse propice au déploiement des plus grands talents dramatiques.

Dès les premiers instants de la pièce, tandis qu’une voix off expose en quelques mots sobres la situation des juifs du ghetto vénitien, Michel Papineschi apparaît, ses larges épaules engoncées dans un épais manteau noir, un petit bonnet rouge vissé sur le sommet du crâne, ses traits tirés par la lumière zénithale. Sans dire une parole, il impose aux spectateurs sa masse puissante, sa carrure animale. Il les jauge, il les dompte, puis s’éclipse dans les ténèbres. Ces quelques secondes frappent si fort l’imagination que les acteurs eux-mêmes en semblent également troublés. Il faut quelques minutes à Régis Vlachos, Frédéric Jeannot (Bassanio) et Philippe Blondelle (Graziano) pour hisser la qualité de leur jeu au niveau d’intensité qu’a procurée ce seul spectre.

Un lien ambigu savamment entretenu

On connaît l’argument de l’intrigue : pour conquérir le cœur de la riche Portia (Séverine Cojannot), le prodigue Bassanio demande à son ami Antonio de lui prêter à nouveau de l’argent. Tous ses capitaux étant investis dans de hasardeuses expéditions maritimes, celui-ci lui répond qu’il pourra seulement se porter garant d’un prêt que Bassanio obtiendrait d’un tiers. Bassanio se tourne donc vers Shylock, qui accepte de lui prêter trois mille ducats, mais qui, poussé par sa haine à l’égard d’Antonio, réclame le droit de lui prélever une livre de chair s’il ne lui rembourse pas cette somme dans les temps impartis. Tout l’intérêt de cette scène très forte est que l’âpreté au gain de Shylock et sa cruauté vis-à-vis d’Antonio sont contrebalancées par la révélation de l’indignité avec laquelle celui-ci avait coutume de le traiter. Antonio, le chrétien idéaliste et généreux, apparaît sous un jour nouveau, celui d’un antisémite hypocrite. Mais surtout, son personnage perd de la cohérence et de la consistance au profit de celui de Shylock : tout terrifiant que soit son désir de vengeance, le spectateur en comprend les raisons, et peut avoir pitié de lui.

Ce lien ambigu, fait de compassion et de rejet, est savamment entretenu par la composition magnifique de Michel Papineschi, qui, avec une justesse jamais démentie et une intensité toujours maximale, accorde son corps et son âme à ce Shylock humain, trop humain. Face à une telle force de la nature, le risque était grand de voir le reste de la distribution complètement écrasée. À l’exception d’une scène interprétée dans le style commedia dell’arte qui ne m’a pas du tout convaincu (mais j’admets que c’est sans doute là un effet de mes goûts personnels), l’ensemble des acteurs est à créditer d’une très bonne performance. Parmi eux, je voudrais néanmoins distinguer Séverine Cojannot, qui prête à Portia toute son intelligence, sa grâce et sa vivacité. Elle se glisse également à merveille dans le costume du brillant juriste Balthazar.

Une fin transcendée

L’ensemble de l’équipe artistique s’est placé avec bonheur au service de la pièce et des interprètes. La scénographie est sobre mais ingénieuse (une barre en fond de plateau, des coffres disposés çà et là), les costumes sont de qualité (mi-modernes mi-anciens pour les hommes, traditionnels et élégants pour les femmes), les nombreux effets de lumière sont employés avec à-propos. Mais je voudrais surtout saluer le travail de Jeanne Signe à la création sonore, et aussi pour un magnifique chant hébreu interprété par Rafaelle Cohen, empreint d’une beauté mélancolique sublime, qui a transcendé véritablement le dénouement de l’intrigue et que j’ai emporté avec moi, bouleversé, dans la nuit parisienne. Le plus bel hommage que l’on aurait pu imaginer à Shylock. 

Vincent Morch


le Marchand de Venise, de William Shakespeare

Traduction : Florence Le Corre-Person

Adaptation : Pascal Faber et Florence Le Corre-Person

Mise en scène : Pascal Faber, assisté de Bénédicte Bailby

Avec : Michel Papineschi, Séverine Cojannot, Frédéric Jeannot, Régis Vlachos, Charlotte Zotto, Philippe Blondelle

Création lumière : Sébastien Lanoue

Univers sonore : Jeanne Signe

Costumes : Madeleine Lhopitallier

Photo : © Julien Bielher

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34

Site du théâtre : http://www.lucernaire.fr

Du 19 novembre 2014 au 5 janvier 2015, du mardi au samedi à 21 h 30, le dimanche à 17 heures

25 € | 20 € | 15 € | 10 €