« Le mot “progrès” dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux », de Matéï Visniec, Théâtre des Lucioles à Avignon

Géographie du désastre

Par Juliette Rabat
Les Trois Coups

La compagnie Paradoxe(s), lauréate du prix du Club de la presse Avignon Off 2012 pour « Femmes de fermes », revient dans la cité des Papes avec une pièce de l’auteur roumain Matéï Visniec. « Le mot “progrès” dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux » évoque le douloureux retour au pays, quelque part en Europe centrale, d’un couple de vieillards ayant fui la guerre. Avec pudeur et inventivité, la mise en scène d’Henri Dalem sublime le texte poignant de Matéï Visniec.

Le mot « progrès » dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux est d’abord la découverte d’un texte à la poésie confondante. Avec la distance, la retenue et la sourde ironie qui caractérisent souvent les auteurs d’Europe de l’Est – on pense notamment à la glaçante trilogie de la Hongroise Agota Kristof –, Matéï Visniec questionne la capacité de personnages accablés par la guerre, l’exil et le deuil, à envisager un lendemain. Quand le Père et la Mère reviennent dans leur village, quelque part en ex‑Yougoslavie, ils découvrent une nouvelle frontière, retrouvent une maison à moitié brûlée, un puits infesté de détritus et des voisins plus ou moins bienveillants. Mais, surtout, le vide laissé par la mort de leur fils, Vibko, un mort sans sépulture. Le vieil homme va alors tout faire pour retrouver la dépouille du jeune soldat, et permettre à son épouse de faire enfin son deuil.

De cette souffrance extrême, la mise en scène d’Henri Dalem parvient, sans sombrer dans le pathos, à faire naître une juste émotion. Les masques portés par le couple de vieillards, dont les expressions figées traduisent l’indicible peine, introduisent une distance avec l’horreur vécue. Le son de leur voix, amplifié par les micros, renforce cette impression d’un monde lointain et mystérieux, comme si la douleur restait inaccessible à ceux qui ne l’ont pas directement éprouvée. L’atmosphère d’étrangeté qui entoure les deux protagonistes, ombres inquiétantes qui rôdent sur le plateau, est encore soulignée par un éclairage latéral de faible intensité et la succession des scènes sous forme de tableaux furtifs. La tragédie ne peut être regardée que de biais.

Fantômes du passé

La scénographie dépouillée participe également de cette distanciation, et permet au spectateur de se concentrer davantage sur le jeu, tout en finesse et en apparente douceur, des comédiens. Quelques chaises renversées soulignent habilement le chaos engendré par la guerre, mais aussi l’absence des disparus et l’éclatement du foyer. Autour du noyau dramatique formé par le couple de parents se succèdent défunts et voisins, sans masque cette fois, sans doute parce que leur appartenance à l’un des deux mondes – celui des morts ou celui des vivants –, ne fait guère de doute. Les premiers surgissent de terre à chaque fois que le père, qui creuse frénétiquement des trous dans le sol, tombe sur des ossements qui ne sont pas ceux de son fils.

Ces fantômes dessinent, non sans humour, le visage d’une Europe multiculturelle, empilée en strates successives dans les entrailles de la terre, au gré des guerres dont elle a été traversée. Le fils lui-même réapparaît régulièrement pour s’adresser à ses parents, les réconforter ou leur présenter ses camarades défunts. De nouveau, la mise en scène parvient, avec très peu de moyens, à dire l’horreur avec tact et subtilité. Un simple sac-poubelle déposé par le vieillard suffit à évoquer les ossements retrouvés, et à glacer le sang. Enfin, l’exil de la fille de la famille en Europe de l’Ouest, où elle se prostitue pour survivre, est suggéré de façon très ingénieuse par une vidéo, où l’on ne la voit jamais, qui s’intègre parfaitement au spectacle. Elle ménage une parenthèse salvatrice et humoristique avec la scène, même si le propos y est tout aussi mordant.

« Le capital, c’est les dépouilles de nos enfants »

Les voisins nouvellement installés, bien vivants, incarnent quant à eux les promesses (illusoires) d’avenir. Débordants d’énergie et d’esprit d’entreprise, ils dessinent, avec le garde-frontière, le visage d’une après-guerre conquérante. Ils vendent et achètent des voitures d’occasion et projettent d’ouvrir une station-service. Mais leur discours optimiste et compatissant dissimule mal les dérives du capitalisme naissant dont ils se veulent les fers de lance. La corruption et l’exploitation de la détresse d’autrui rôdent. « On a voulu nous aussi le capital, et le capital, c’est les dépouilles de nos enfants », constate une autre voisine, qui pleure elle aussi un disparu.

La séparation entre l’ancien et le nouveau monde se cristallise autour de la frontière fraîchement tracée et symbolisée par un simple Scotch blanc. Une frontière absurde, arbitraire, qui veut délimiter et séparer alors que les plaies du passé, encore béantes, sont sans bornes. Comme le précise le metteur en scène dans sa note d’intention, il n’y avait que le théâtre pour « faire sentir » et « rendre présent » le deuil, la séparation, le retour de réfugiés dans un pays qui renaît lentement de ses cendres alors que leur propre résurrection est impossible. Celui d’Henri Dalem a su trouver le ton, le langage et la forme parfaitement adaptés au propos. Une profonde émotion en résulte. 

Juliette Rabat


Le mot “progrès” dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux, de Matéï Visniec

Éditions Lansman, 2007

Paradoxe(s) – Cie P. Ravassard & H. Dalem • 11, rue de Valoreille • 25380 Droitfontaine‑Belleherbe

06 44 34 75 53

Site : http://paradoxes.over-blog.org/

Courriel : contact.paradoxes@gmail.com

Mise en scène, masques et scénographie : Henri Dalem

Avec : Émilie Bouruet-Aubertot, Paméla Ravassard, Laurent Labruyère, Garlan Le Martelot, Sébastien Libessart et la participation vidéo de Raphaël Grillo, Jean‑François Kopf et Adrien Melin

Lumières : Guillaume de Smeytere et Rémi Saintot

Vidéo : Virgile Pons

Costumes : la compagnie, avec l’aide de Guënic Prado et Émilie Montchovet (Les Vertugadins)

Théâtre des Lucioles • 10, rue du Rempart-Saint‑Lazare • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 05 51

Du 6 juillet au 28 juillet 2013 à 13 h 30

Durée : 1 h 30

16 € | 11 € | 8 €