« le Plaisir de rompre et autres plaisirs de l’amour », de Jules Renard, la Comédia à Paris

« le Plaisir de rompre et autres plaisirs de l’amour » © D.R.

Une histoire de jules dans l’impasse

Par Sylvie Beurtheret
Les Trois Coups

Jules Renard ? Voilà un nom qui fleure bon notre terroir et les bancs de l’école primaire, du temps où on y étudiait encore « Poil de carotte » et les « Histoires naturelles », dans les odeurs d’encrier et de colle à l’amande. C’est qu’il fait partie de notre patrimoine, cet auteur réaliste, nivernais et rouquin, mort à 46 ans en 1910 (il y a du centenaire dans l’air !), après avoir forgé sa renommée à coups de bons mots jaillis d’une plume caustique, vive et profondément humaine. Mais l’histoire littéraire a un peu dédaigné cet humoriste vinaigré et tendre, cet observateur acéré et minutieux. Je loue donc sincèrement cette jeune compagnie qui exhume en ce moment le maître en ironie au fin fond d’une petite impasse du XIe arrondissement parisien. Belle idée ! Sauf que… les deux textes choisis, petits bijoux d’humour et de style, m’ont paru bien mal sertis. Au lieu de jouir d’entendre la langue aiguë et si subtile de M. Renard, j’ai bayé aux corneilles devant une pièce au petit fumet de mauvais boulevard poussiéreux.

Deux chaises, un guéridon, un paravent, une malle en osier et une quelconque bimbeloterie pour tout décor. Nous sommes dans un petit salon un peu triste et suranné, « avec tout ce qu’une femme qui a beaucoup aimé et ne s’est pas enrichie peut y mettre d’intimité », décrit Jules Renard au début de son Plaisir de rompre, comédie aigre-douce en un acte écrite en 1897. L’histoire ? Vraie : Jules a vécu tout ce qu’il a écrit. Très assidu aux cafés littéraires parisiens, il y rencontra un jour la « douce, bonne, raisonnable et un peu apprêtée » Danièle Vayle, pensionnaire de la Comédie-Française, qui allait devenir sa maîtresse et lui apprendre la vie avant de le pousser au mariage. Lui inspirant au passage le beau personnage de Blanche.

Blanche aime toujours passionnément Maurice. Maurice aime toujours passionnément Blanche. Sauf que ces deux amants-là ont décidé de rompre par devoir et honnêteté, en un temps où un mariage arrangé vaut mieux qu’une liaison réussie. C’est comme ça, chacun part de son côté « se caser » avec moins charmant mais plus riche : « un adorateur frugal » pour elle et, pour lui, une jeune fille aussi affriolante « qu’une chaise sous sa housse » ! Donc, voici venu le temps des adieux. L’essentiel étant de faire ça avec élégance. Mais… douloureux de conjuguer raison avec passion. La visite de politesse de Maurice va tourner au duel affûté et cruel. Déguisant leur douleur sous un ton badin et des rires de bon aloi, les deux amants bien élevés vont se déchiqueter à petits coups d’ongle, souffrir, se souvenir, s’avouer, regretter… sans fléchir. Pour finalement se quitter misérables et piteux. Un enterrement de première classe !

« Je n’ai pas voulu actualiser la pièce. Cela n’était pas nécessaire, car si l’écriture est “encrée” dans le passé, elle a des résonances dans le présent », souligne la comédienne et scénographe Jennifer Moret (Blanche), qui a choisi de nous plonger dans une ambiance années 1920 (costumes à la Coco Chanel et à la Paul Poiré), période clé de l’émancipation féminine. Il est vrai que le texte de Jules Renard n’a pas pris une ride. Mais alors, d’où me vient ce sentiment prégnant de ne voir là qu’une pièce très désuète, pour ne pas dire ringarde ? D’une mise en scène (Vanessa Péréa) compassée et statique ? Certainement. Mais, plus encore, du surjeu horripilant des deux comédiens, minaudant jusqu’à la caricature (même si Jennifer Moret s’en sort avec plus de nuances). Or, point besoin n’était d’en rajouter. Tant Jules Renard excelle à décortiquer les personnages, de son scalpel bref et précis.

Et pourtant… Voilà Carlos de la Fuente qui abuse de pincements de lèvres, yeux au ciel, gros soupirs et autres bras croisés et frappement de pieds. Il ne nous campe, du coup, qu’un Maurice infantilisé, gros benêt balourd sans intérêt ni sentiment. Mais c’est bien autre chose, Maurice ! Il souffre Maurice, de quitter celle qui lui a tout appris. Cela m’a totalement échappé. Comme m’est passée bien au-dessus la grâce mélancolique et charnelle de la si belle scène de la lettre. « Je me rappelle, je me rappelle… Je l’ai écrite dans un café, je sortais de vos bras. J’avais aux doigts, qui venaient de courir le long de votre beauté, un reste de frémissement. J’ai éprouvé sur cette table de marbre froid, où mes mains achevaient de s’éteindre, le besoin de vous rendre des actions de grâce »…

Voici encore la pétillante Jennifer Moret, à la gouaille distinguée, plus touchante et fine, il est vrai, dans son interprétation de Blanche. Un magnifique personnage que cette Blanche. Mais son jeu ne suffit pas à dévoiler les multiples et ténues facettes de cette femme bouleversante, toute de force et de fragilité, qui tire un trait sur sa dernière passion, à l’heure de ces terribles premières rides « qu’un homme change en ornière ». Bref ! Les acteurs m’ont décidemment laissée à la surface des gouffres amers de Jules Renard. « Si vous avez aimé la pièce, dites-le à vos amis. Sinon, dites-le à vos ennemis », nous apostrophent à la fin les comédiens. Je n’ai pas aimé, donc. Et je l’écris sur les Trois Coups. Pas de gaieté de cœur. Espérant que « vous tolérerez mon intolérance », comme le disait Jules Renard. Un magnifique auteur que je vous remercie de m’avoir fait redécouvrir. 

Sylvie Beurtheret


le Plaisir de rompre et autres plaisirs de l’amour, de Jules Renard

Cie du Pays-Théâtre, C.2.L.F. et Anfanthrope

Mise en scène : Vanessa Péréa

Avec : Jennifer Moret, Carlos de la Fuente

Scénographie (décor, costumes) : Jennifer Moret

Photo : © D.R.

La Comédia • 6, impasse Lamier • 75011 Paris

Réservations : 01 43 67 20 47

Du 2 octobre 2009 au 27 décembre 2009

Les vendredis à 21 h 15 et les dimanches à 15 heures, relâche le 25 décembre 2009

15 € | 12 € | 7,5 €