« le Soir des monstres », d’Étienne Saglio, Festival Furies à Châlons‑en‑Champagne

le Soir des monstres © Johann Fournier le Soir des monstres © Johann Fournier

Talent et tempo

Par Lise Facchin
Les Trois Coups

Étienne Saglio est un ancien du C.N.A.C. (le Centre national des arts du cirque, une prestigieuse école basée à Châlons‑en‑Champagne). Il présente un spectacle entre rêve et cauchemar qui nous entraîne de la frayeur à l’émerveillement : rappelez-vous, quand la nuit tombe les monstres viennent… Tout est là qui annonce le talent : créativité, imagination, plaisir, technique et poésie… et pourtant ce n’est que superbe, et je cherche le « hic ».

Le rideau s’ouvre sur un air de piano. Assis sur un vieux fauteuil à moitié défoncé, entouré d’objets (fourche, table basse, mannequin, lampe, caisses à outils…), un jeune homme, tout de noir vêtu, fabrique des balles avec du fil de fer. Une par une, il va les ranger dans un panier suspendu en hauteur par une poulie. Le soir tombe, et les balles commencent de désobéir. Au fur et à mesure, d’autres objets prennent vie : un morceau de tuyau, un bâton de bois, une fourche, une plaque de polystyrène… L’homme est aux prises avec la révolte surnaturelle du – prétendu ! – monde inanimé.

Et nous, spectateurs de sa détresse, nous sommes totalement hypnotisés par ces objets qui s’animent au point qu’ils deviennent, dans notre esprit, de nouvelles sortes d’animaux fantastiques. Mais comment diable fait-il ? Comment parvient-il à infuser la vie à un morceau de tuyau, qui se met à gambader comme un bon toutou, à exécuter des tours d’animal savant, à exprimer la peur, la joie, la roublardise… Quel est donc ce Dr Moreau qui colle des ailes à des balles de ferraille enroulée ? Cette dernière scène est d’ailleurs d’une grande beauté poétique, six ou sept de ces étranges créatures virevoltant autour de l’artiste sous une lumière crépusculaire…

Le merveilleux est contrebalancé par son corollaire plus sombre : l’effrayant. Le protagoniste lui-même est un peu l’enfant terrorisé, seul face à l’ignoble monstre du placard. Son propre corps semble abriter lui aussi d’horribles créatures qui se logent dans ses ombres. La déraisonnable peur du noir et la puissance d’imagination rappellent nos sensibilités d’enfance… et c’est diablement efficace ! Alors, bien sûr, on rit aussi. Son personnage, entre le roi Lear, le Petit Prince et le clown maladroit, ne manque pas quelques belles gamelles…

Il y a tout cela dans ce spectacle écrit et interprété par un jeune homme d’à peine vingt‑cinq ans. Pourtant, un truc me chiffonne. Après le tombé de rideau, j’ai laissé les spectateurs évacuer la salle et j’ai tenté de comprendre cette part de moi qui n’avait pas été dupe, qui n’avait pas rêvé ni par la poésie ni par l’action. Pourquoi ce spectacle qui avait tout pour me transporter « à mille milles de toute terre habitée » * m’avait juste transportouillée ? Quel était ce détail, petit grain de sable qui grippe le rouage, que je ne faisais que sentir et qui, néanmoins, cantonnait le spectacle à « qu’est-ce que c’était bien ! » alors qu’il y a de quoi rester cloué au siège, bouche bée, sans plus pouvoir piper mot. Je suis resté assise pendant au moins quinze minutes.

Étaient-ce les intentions du personnage qui n’étaient pas assez claires ? Non, on aime bien cet être un peu marginal, et sa fragilité nous touche autant que sa ténacité à venir à bout des monstres. Était-ce l’absence de paroles qui déshumanisait le protagoniste à nos yeux ? Non plus, le non-verbal est superbement mené et pas un seul instant ne nous pèse. Je suis partie sans avoir pu mettre de mots sur ma gêne. Ce n’est que bien plus tard dans la soirée que, discutant du spectacle avec une amie circassienne, j’ai abordé le rythme, et que, tout à coup, le voile s’est levé.

Une bande-son alterne les morceaux de piano au tempo lent et les passages plus électro sur un rythme bien plus rapide. Le spectacle est également construit selon le même principe, successions de moments d’intensité saturée et de creux. Il y a dans le Soir des monstres un déséquilibre entre ces moments de creux, qui laissent parfois le spectateur en route, et les passages de grande intensité. Pour être sûr de garder à votre bord les passagers qui avaient embarqué, il faut soigner les pauses et les crescendos, les préparer au grand écart comme à la valse. Ce travail du rythme est le grain de sable qui manque à ce jeune artiste pour passer à l’inoubliable. Il a le temps… Que le cirque lui prête longue vie ! 

Lise Facchin


le Soir des monstres, d’Étienne Saglio

Écriture : Raphaël Navarro, Étienne Saglio

Avec : Raphaël Navarro, Étienne Saglio

Conception magique : Étienne Saglio

Création lumières : Elsa Revol

Regard extérieur : Albin Warette

Régie plateau : Gabriel Beucher, Laurent Beucher

Régie lumière : Fabien Bossard

Photo : © Johann Fournier

Festival Furies de Châlons‑en‑Champagne du 6 au 13 juin 2009

www.festival-furies.com