« le Songe d’une nuit d’été », d’après Shakespeare, maison de la culture à Bobigny

le Songe d’une nuit d’été

Cauchemar de femmes

Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups

Ce spectacle a clos (en beauté) la sixième édition du Standard idéal de la M.C.93 de Bobigny. Femmes-objets et hommes en rut pour ce « Songe d’une nuit d’été » d’après Shakespeare, en polonais surtitré, mis en scène par Maja Kleczewska. Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance de voir une jolie fête un peu coquine qui se passerait dans les bois. Ici, on est dans un peep-show où le voyeur est vu, et bien vu. Par ses fantasmes, c’est vous dire ! Le coup de poing d’une équipe de très haut niveau.

Pour goûter ce « trip d’une nuit d’excès », il faut : soit n’avoir jamais lu la pièce, soit au contraire la connaître trop. Entre les deux, on peut raisonnablement s’étonner, s’agacer, voire se scandaliser des audaces du Théâtre Stary de Cracovie. On ne peut en aucun cas les trouver gratuites ni bâclées. Une fois de plus, les acteurs polonais prouvent, sans jamais forcer, leur prodigieuse capacité à jouer aussi bien qu’ils « bougent » et dansent. Coup de chapeau au passage à Jakub Ostaszewski qui a composé une efficace musique de scène, avec des moments très beaux de mélancolie comme au cinéma et à Tomasz Wygoda qui a réglé les chorégraphies, dont certaines, fort acrobatiques, relèvent du cirque.

Tout commence par une vision à la Pina Bausch. Un « arrêt sur image » des différents protagonistes dans le décor glacial du dancing-bordel-show-télévisé imaginé par Katarzyna Borowska. Pour l’instant, tous sont figés dans diverses attitudes. Héléna en tenue provocante comme un mannequin dans une vitrine ; au fond sur un canapé, Bottom nu allongé à côté d’une poupée gonflable ; Hermia, bustier et short disco se laissant embrasser par Lyssandre ; Thésée / Obéron, un verre à la main, etc. C’est Obéron qui « rompt le charme » en cassant accidentellement à Hippolyta son… collier. Les perles roulent à terre tandis qu’il prononce son célèbre : « Je t’ai conquise par la force, mais je veux à présent réparer ce viol… ».

Acteurs et metteuse en scène sont partis de cette réplique pour bâtir leur spectacle. Malgorzata Hajewska-Krzysztofik le traverse en état de choc. Elle compose une Hippolyta que ce viol a rendue indifférente à tout. Elle se laisse prendre par cet âne de Bottom, qui du coup garde sa tête d’homme, avec la conviction d’une morte. Le numéro de surmâle à la Chippendale de celui‑ci (Piotr Franasowicz) en devient un grand moment de machisme et d’humour noir. Il a même apporté le sac de sport de l’entraînement, à quoi va ressembler leur accouplement. « Je t’aime ! », dit‑il en se déhanchant avantageusement devant elle, en string à paillettes. « Super ! » répond‑elle, lugubre. Rires dans la salle.

Obéron / Thésée erre dans ce « loft des filles perdues », dont il est sans doute le propriétaire, ce qui aggrave son cas. Un Puck androgyne (Piotr Glowacki), frelaté à souhait, se charge d’apporter aux victimes, sous la forme d’un banal cocktail, le philtre qui va semer la zizanie. « L’amour est sans yeux ! » répète à juste titre Sandra Korzeniak, poignante, qui prête sa plastique incendiaire (et sa voix joliment fêlée) à Héléna la délaissée. On ne saurait mieux démontrer que l’amour est aveugle dans les deux sens. Que cet âne-chérubin ne voit donc ni les défauts de l’être aimé ni les qualités de l’être aimant. Ironie on-ne-peut-plus shakespearienne.

De même, ce désir de l’autre, qui passe par le désir de devenir lui (ou elle). Les psychiatres ont sûrement un nom pour désigner ça. Sandra Korzeniak (Héléna) étant le double à tout point de vue de Joanna Kulig (Hermia), elle l’honore tout naturellement d’un baiser, moins par pulsion lesbienne que pour imprimer comiquement sa bouche du rouge à lèvres de sa rivale. « Enseigne-moi à te ressembler ! » est le sous-texte. Cette scène primitive est bientôt suivie de celle, nettement plus rude, où Démétrius (Krzysztof Zarzecki) profane cette même bouche d’une banane, enfoncée de force, dont il la bourre littéralement. C’est là que quelques spectateurs commencent à s’éclipser, très logiquement par couples.

Dans son (immense) majorité la salle suit par contre, fascinée, la descente aux enfers de ces trois filles soûles de malheur. Quand Démétrius ne traîne pas Héléna, comme un sac, par ses sous-vêtements, c’est Lyssandre (Piotrek Polak) qui la pelote comme machinalement. Ce mirifique « philtre d’amour » n’est qu’un vulgaire aphrodisiaque ! Hermia est tout d’un coup saillie par un sémillant minotaure à tête de sanglier : Égée (dans le Songe, son propre père !), qui s’est substitué à Lyssandre l’inconstant fiancé. Le fait que ce soit le même acteur (Zbigniew Rucinski), qui joue aussi le metteur en scène de la pochade préparée pour la noce, procède du même principe éminemment iconoclaste. Shakespeare montre d’ailleurs l’exemple en faisant saccager son Roméo et Juliette, dont cette pochade est la satire, par ces lourdauds qui en font un véritable catalogue involontaire de clichés.

D’une effarante drôlerie, comme ce mur, joué par un homme, qui demande au public qu’on voie en lui « une fente » par laquelle Pyram et Tyzbé vont pouvoir se parler (en anglais chink voulant dire aussi « défaut de la cuirasse »). Défaut donc, mais aussi « trou de la serrure » par lequel ce spectacle de femmes, excédées, nous invite à voir ce qu’il reste de l’amour aujourd’hui. Et pas qu’en Pologne, hélas ! Partout où la culture de masse s’est substituée à l’autre, présentée comme rébarbative. Un fastidieux jeu de rôles, où les femmes sont tenues de rester à leur ancienne place de poupées et de putains. En réponse à ce décourageant retour en arrière, le Théâtre Stary de Cracovie pousse son formidable cri.

Pour ma part, je ne suis pas prêt d’oublier sa vision d’Hippolyta se traînant aux pieds de son âne, dont elle est enceinte. Comme elle lui prend un pied pour l’embrasser, soumise, la « grossesse » éclate. Une baudruche. Ce qu’il fallait démontrer. 

Olivier Pansieri


le Songe d’une nuit d’été, d’après William Shakespeare

Stary Teatr Cracovie

Mise en scène : Maja Kleczewska

Avec : Sandra Korzeniak, Joanna Kulig, Piotrek Polak, Krzysztof Zarzecki, Malgorzata Hajewska‑Krzysztofik, Roman Gancarczyk, Zygmunt Józefczak, Jacek Romanowski, Piotr Franasowicz, Bogdan Brzyski, Zbigniew Rucinski, Blazej Peszek, Piotr Glowacki, Urszula Kiebzak

Texte français : Stanislas Baranczak

Scénographie et lumière : Katarzyna Borkowska

Musique : Jakub Ostaszewski

Chorégraphie : Tomasz Wygoda

Projections : Piotr Tomczyk

Photos : © Przesylam fot z pzredstawienia Sen nocy letniej. Pozdrawiam Elzbieta Wrzesinka

Production Stary Teatr Cracovie | Festival Le Standard idéal de Bobigny, avec le soutien de l’Onda

M.C.93 • 1, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

www.mc93.com

Réservations : 01 41 60 72 72

Métro : Bobigny – Pablo‑Picasso

Samedi 7 février 2009 à 21 heures, dimanche 8 février 2009 à 17 heures

Durée : 2 heures

25 € | 17 € | 9 €