« l’Enfance d’un chef », de Jean‑Paul Sartre, Présence Pasteur à Avignon

l’Enfance d’un chef © Éric Legrand

Histoire ordinaire d’un enfant de « salaud »

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

À l’abri d’une rue calme, l’espace de la Présence Pasteur s’ouvre sur une vaste cour ombragée où il fait bon, dans la soirée, s’asseoir un instant avant d’entendre l’un des spectacles de la programmation. Le calme de la cour ne laisse rien présager de l’agitation, du trouble avec lesquels l’on sort, près de deux heures plus tard, de cette pièce magnifique qu’est « l’Enfance d’un chef ».

Histoire d’une métamorphose, l’adaptation du texte de Sartre issu du recueil le Mur, débute par une mise en scène du premier contact de Dominique Sarrazin avec l’Enfance d’un chef. Entre un vieux monde enterré depuis la guerre et l’effervescence des années 1968, celles des Hendrix, Barthes, Foucault, Living, Godard et Reiser, il a dix‑sept ans quand un ami lui passe un disque de Mike Jagger et le livre de Sartre : « Lis‑moi ça – surtout la dernière nouvelle ».

L’on comprend ainsi que Dominique Sarrazin choisit la lecture comme un moyen de perpétrer ce rôle de passeur joué par l’ami, de nous introduire à la beauté d’un texte, de nous faire entendre la complexité d’une pensée avec une simplicité éloquente, de se faire héraut de « ces quelques pages si bien datées, mais qu’aucune date de péremption ne semble avoir touchées ». Lire – car ne nous y trompons pas : le texte, il le connaît évidemment par cœur –, c’est en effet se donner la possibilité de conserver la distance suffisante pour être le porte-parole de toutes ces figures de l’humain dans sa condition, sans jamais n’en incarner aucun. Il sert ainsi le sens de la pensée sartrienne : nous ne sommes rien d’étant, nous avons tout à être. Condamnés à être libres, nous avons toute liberté et rien ne saurait nous définir ; caractère injustifiable de la vie qui donne à Lucien Fleurier, fils de la petite bourgeoisie provinciale, la nausée.

Seul, debout devant trois pupitres, Dominique Sarrazin fait résonner avec force tous les accents d’une analyse fine et complexe de la question du choix, de la difficulté de se savoir libre, de vouloir être un soi en se gardant d’être enfermé dans un rôle unique. Il brosse avec délicatesse – un geste, une simple variation du rythme, une inflexion de la parole suffisent à changer de lieu ou de personnage – l’itinéraire tragiquement banal d’un enfant rêveur, devenu membre de l’Action française puis Camelot du roi, sans y être poussé par la force des choses comme il aimerait s’en convaincre, mais bien par choix. Sartre, par la voix d’un porte-parole magnifique, dresse avec lucidité, mais sans être jamais vindicatif, le terrible portrait d’un homme trop ordinaire.

L’on rit, certes, mais jamais franchement, et avec l’intense sentiment que l’on nous joue aussi notre histoire : l’impossibilité d’être jamais soi, l’écart sans cesse rejoué entre ce que l’on est pour soi et ce que l’on est pour autrui, la nécessité sans condition d’être toujours au‑delà de soi, la nauséeuse pensée de n’être que ce l’on s’est fait, l’impossibilité de dire jamais, ainsi que le croit Lucien avec la mauvaise foi du « salaud » : « J’existais parce que j’avais enfin le droit d’exister. ». Sartre est ici parfaitement accessible, dans une langue débarrassée de la technicité de l’Être et le Néant.

De l’intelligence d’un texte, du talent d’un comédien naît un chef-d’œuvre d’humanité. À voir absolument. 

Cédric Enjalbert


l’Enfance d’un chef, de Jean‑Paul Sartre, in le Mur

Production Théâtre de la Découverte • 28, rue Alphonse‑Mercier • 59000 Lille

03 20 54 96 75

Mis en espace, lu et interprété par Dominique Sarrazin

Lumières et son : Guillaume Xavier

Costume : Catherine Lefebvre

Scénographie : Ettore Marchica

Photo : © Éric Legrand

Présence Pasteur • 13, rue du Pont‑Trouca • Avignon

Réservation : 04 32 74 18 54

http://theatredelespoir@free.fr

Du 6 au 27 juillet 2007 à 21 h 35

Relâche les 15 et 22 juillet

Durée : 1 h 45

10 € | 8 € | 5 €