« les Âmes mortes », d’après Nikolaï Gogol, la Fabrica à Avignon

« les Âmes mortes » © Alex Yocu

Les comédiens fascinent par leur virtuosité

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Kirill Serebrennikov signe une magistrale adaptation théâtrale du chef‑d’œuvre romanesque de Nikolaï Gogol.

La voie choisie par le metteur en scène russe pour porter à la scène le texte-fleuve de Gogol est celle de donner une priorité aux passages poétiques et philosophiques du roman, dans le cadre assez resserré d’une représentation.

Une boîte en contreplaqué brut, ouvrant à cour sur le vide et munie au lointain d’une porte, est le lieu unique du jeu des neuf comédiens, tous masculins. À l’avant-scène, un pianiste accompagne les envolées lyriques rythmant le spectacle. C’est dans cet environnement scénographique, qui tient du cercueil et du castelet, que se déroule le parcours de Tchitchikov, personnage principal de la pièce. L’homme, intelligent et méthodique, tente de réussir l’arnaque du bonheur en cherchant par tous les moyens possibles à acheter des titres de propriété de serfs morts avant que l’administration n’ait enregistré leur décès.

Seul contre tous, fragilisé par une enfance traumatisante et en quête d’une introuvable fiancée, il s’affronte à une galerie d’individus faibles ou puissants aussi roués et fourbes que lui. Dans le décor lisse et étouffant, défile, grotesque et pitoyable, une humanité composée essentiellement de modestes menteurs, de pervers manipulateurs, d’escrocs violents et de corrompus impénitents. Autour de Tchitchikov gravite une société paralysée par l’exploitation des plus humbles et le cynisme des plus privilégiés. Comme une image figée superposant la Russie tsariste et celle d’aujourd’hui, mais faisant clairement écho à d’autres pays, à d’autres cultures, à d’autres mentalités.

Kirill Serebrennikov construit pour figurer ces systèmes immuables de puissantes fresques dramatiques où l’on croit voir surgir en noir et blanc les tableaux de Pieter Brueghel l’Ancien : la Parabole des aveugles ou les Mendiants. Mais il sait aussi splendidement éclairer cette vision sombre du monde par l’irruption de la musique et du chant, qui viennent nous rappeler notre attachement indestructible à la vie.

Au-delà des qualités indiscutables de la mise en scène et de la scénographie, ce qui fait la force principale des Âmes mortes repose sur l’époustouflante énergie collective des acteurs et du pianiste. Dirigés d’une main sûre par Serebrennikov, les comédiens fascinent par leur virtuosité vocale et corporelle. Qu’ils ressemblent à des serfs du temps de Gogol ou à des chômeurs de la Russie contemporaine, qu’ils représentent des nantis d’hier ou d’aujourd’hui, tous exécutent leur partition avec une précision diabolique.

Dans le huis clos du décor, leurs changements à vue de personnages relèvent de la prestidigitation, façon subtile de rendre compte du règne absolu de la corruption qui étouffe nos communautés dites démocratiques. Ni vu ni connu. Lorsqu’ils chantent, en solo ou en chœur, ils communiquent tendrement ou passionnément leur désir d’échapper à la fatalité tragique de leur existence. Frissons garantis. Quand Tchitchikov voit son rêve de tricherie vaciller et se met à boitiller, c’est une bouleversante image de la fragilité de la condition humaine qui envahit le plateau.

Dans un Festival d’Avignon, où selon les mots de son directeur Olivier Py, être politique c’est croire en l’homme, la création de Kirill Serebrennikov justifie pleinement cette affirmation en sachant conjuguer hauteur du point de vue et plaisir du théâtre. Au début et à la fin du spectacle, casquettes vissées sur le crâne, les personnages font rouler de vieux pneus, sans doute volés. Le monde des combines et des trafics continue, mais ils chantent l’envie de prendre la route, un jour, pour espérer un avenir meilleur. 

Michel Dieuaide


les Âmes mortes, d’après Nikolaï Gogol

Mise en scène, scénographie, costumes : Kirill Serebrennikov

Avec : Odin Byron, Oleg Guchin, Ilya Kovrizhnykh, Nikita Kukushkin, Andrey Poliakov, Evgeny Sangadzhiev, Semen Shteinberg, Mikhail Troynik, Anton Vasyliev

Composition : Aleksandr Manotskov

Direction musicale : Arina Zvereva

Lumière : Igor Kapustin

Photos : © Alex Yocu

Surtitrage : Macha Zonina

Production : Gogol Center (Moscou)

Avec le soutien de : département de la Culture de la Ville de Moscou, de la Volnoe Delo Fondation Oleg Deripaska et de l’Onda

La Fabrica • rue Paul‑Achard • Avignon

www.festival-avignon.com

Tél. 04 90 14 14 14

Tarifs : 28 €, 22 €, 14 €, 10 €

Durée : 2 h 25

Spectacle en russe surtitré en français