« les Cavaliers », d’après Joseph Kessel, théâtre La Bruyère à Paris

les Cavaliers © Lot les Cavaliers © Lot

La cavalerie de l’imaginaire

Par Anne Losq
Les Trois Coups

Un roman qui renaît sous forme théâtrale relève du défi : comment faire voir ce qui est narré ? comment synthétiser l’intrigue tout en conservant l’ampleur du récit ? Le résultat scénique présenté au théâtre La Bruyère brille par son élégance et sa beauté. Il permet néanmoins aussi d’entrapercevoir les quelques difficultés que l’on peut rencontrer lorsque l’on transforme une narration en action dramatique.

Dès notre arrivée dans la salle, nous sommes accueillis par l’odeur entêtante de l’encens et par une musique percussive intermittente. Sur scène, un grand tapis, quelques meubles entassés et des coussins. On le devine, cette pièce laissera une large place à l’imaginaire afin d’évoquer l’esprit du livre de Joseph Kessel, les Cavaliers.

Dans son adaptation, Éric Bouvron a choisi d’utiliser les conventions du conte pour retracer l’histoire d’Ouroz. Ce jeune cavalier arrogant cherche la gloire en participant au bouzkachi du roi, un tournoi équestre de grande renommée. Mais il se brise la jambe en tombant et il est contraint de rentrer, bredouille et diminué, dans sa province natale. À chaque étape de son voyage, de nombreux personnages interagissent avec lui, mais Ouroz a bien du mal à se défaire de sa propre fierté. Trois comédiens se chargent d’incarner tous les rôles de manière convaincante, maîtrisant d’ailleurs les transitions avec brio.

Le travail de Sarah Colas aux costumes est ici à noter : les couleurs et les matériaux des vêtements rappellent les tons des steppes afghanes. Manteaux et chapeaux se portent puis s’enlèvent, selon les besoins de chaque rôle.

La simplicité comme modèle

L’on sent bien l’influence de Peter Brook sur Éric Bouvron, tant dans le choix du thème – un récit épique – que dans l’allure générale de la mise en scène. Le plateau, presque vide, s’anime grâce aux comédiens qui investissent l’espace de leurs corps et de leurs voix. Au moyen de quelques accessoires bien sélectionnés, tout peut être signifié. Pour figurer les étalons, des tabourets sont soulevés et valsent dans les airs. Khalid K, à la fois musicien et bruiteur, fait résonner le hennissement du cheval dans son micro. Quelques morceaux de bois, des gestes amples, des sons et beaucoup de talent : voilà ce qui permet aux animaux et aux hommes imaginés par Kessel de s’extirper des pages du livre pour s’agiter sur les planches.

En parlant de musique, difficile de ne pas tomber sous le charme de la voix de Khalid K, qui entonne tout au long du spectacle des lignes de chant. Grâce à un boîtier MIDI (à la fois enregistreur et diffuseur de son), le musicien parvient à entremêler les mélodies et à obtenir un fond sonore complexe et envoûtant. Quelques membres du public fredonnaient encore les airs entendus en sortant du théâtre, laissant échapper des échos de musique afghane dans les rues de Paris.

Les personnages pris dans le vif

Cette pièce met nos sens en éveil et permet véritablement de s’échapper du quotidien pour faire l’expérience d’un monde lointain, tant sur le plan géographique que temporel – l’Afghanistan des années 1950 ne ressemblant décidément plus à celui d’aujourd’hui. Mais le problème inhérent de l’adaptation demeure. Parce qu’il faut faire court, les personnages sont croqués dans le vif. Un spectacle ne peut en effet qu’avoir une durée limitée alors que le roman compte huit cents pages. Nous sommes donc happés par l’histoire et par l’ambiance, mais Ouroz et ses pairs paraissent quelque peu distants, s’apparentant davantage à des archétypes qu’à des profils psychologiques nuancés.

En ce sens, l’adaptation théâtrale permet de revisiter les œuvres passées et de les partager avec un public contemporain. Le théâtre d’Éric Bouvron nous en met plein la vue avec trois fois rien, et, surtout, nous entraîne dans le monde merveilleux de Kessel. À nous de décider si l’on s’arrête là ou si l’on poursuit l’aventure. Et cette soirée donne très envie d’aller plus loin. 

Anne Losq


les Cavaliers, d’après le roman de Joseph Kessel

Libre adaptation : Éric Bouvron

Mise en scène : Éric Bouvron et Anne Bourgeois

Avec : Éric Bouvron, Grégori Baquet en alternance avec Benjamin Penamaria, Khalid K, Maïa Guéritte

Son et musique live : Khalid K

Musique originale : Khalid K

Création lumières : Stéphane Baquet

Costumes : Sarah Colas

Assistante à la mise en scène : Gaëlle Billaut‑Danno

Photo : © Lot

Théâtre La Bruyère • 5, rue La Bruyère • 75009 Paris

Réservations : 01 48 74 76 99

Site du théâtre : http://www.theatrelabruyere.com/

Métro : ligne 12, arrêt Saint‑Georges, ligne 2, arrêt Pigalle

À partir du 3 février 2016, du mardi au samedi à 21 heures, le samedi à 15 h 30

Durée : 1 h 20

33 € | 26 € | 20 €