« les Fausses Confidences », de Marivaux, Théâtre de la Commune à Aubervilliers

« les Fausses Confidences »© Brigitte Enguérand

Un Marivaux sombre et enchanteur

Par Élise Noiraud
Les Trois Coups

Quelle soirée délicieuse ! Quel spectacle réussi ! Quel plaisir ! Ces trois courtes phrases pourraient suffire. « Les Fausses Confidences » mises en scène par Didier Bezace à la Commune sont d’une évidence presque… gastronomique, tant elles ont de piquant et tant on s’en régale. L’amour est à l’honneur, évidemment. L’amour qui, s’épanouissant dans le doux parfum d’une journée d’été, devient un mets à la saveur divine. De ces mets adorés dont on ne se lasse jamais, et dont on voudrait, toujours, goûter la saveur enivrante.

Dans les Fausses Confidences, Marivaux s’attaque à ses thèmes de prédilection : le sentiment amoureux et les conditions sociales. Ici, c’est un jeune homme désargenté, Dorante, qui est tombé fou amoureux d’une jeune et riche veuve, Araminte. Dubois, l’ancien valet de Dorante, et qui travaille désormais pour Araminte, va proposer au jeune homme de l’aider, et tirer ainsi les ficelles d’une manigance amoureuse, qui finira par atteindre son but. En effet, une fois le jeune homme entré chez elle comme intendant, Araminte se laissera peu à peu gagner elle aussi par l’amour. Et elle fera finalement le bonheur et la fortune de son soupirant, se libérant ainsi des contraintes sociales, pourtant tenaces à cette époque. Autour de cette intrigue, dans laquelle Dubois est une sorte de marionnettiste, divers personnage agissent comme des opposants à cet amour. Ainsi la jeune suivante, Marton, croira-t-elle que Dorante est amoureux d’elle. De son côté, la mère d’Araminte cherche à arranger pour sa fille un riche mariage avec le comte d’Orimont. Quant à M. Rémi, l’oncle de Dorante et précepteur d’Araminte, il veut à tout prix marier son neveu avec une jeune femme qui puisse lui assurer un minimum de ressources.

C’est donc l’histoire d’un amour qui finit par triompher, alors que rien ne l’y prédestinait. Pas même ses protagonistes, puisque c’est autant eux (Araminte et Dorante) que leurs opposants que Dubois manipule. Le spectateur assiste alors avec jubilation à la naissance, au développement et à la victoire d’un amour proprement délicieux. Et cet enchantement est évidemment imputable au travail d’orfèvre mené par Didier Bezace et ses comédiens. Ici, le texte est au centre. Il est le point de départ et le lieu de l’envol. Rien de plus, rien de moins, à donner pour les comédiens, à recevoir pour les spectateurs, que ce texte. Le résultat est brillant, enlevé, léger et profond à la fois. Sous la direction de Bezace, le texte de Marivaux est noir autant que lumineux, et on reçoit avec émerveillement les finesses ahurissantes de ce travail. C’est une démarche de confiance que Bezace effectue avec cette pièce, en se mettant réellement au service de l’écriture. Et cette posture emmène son spectacle, et de manière stupéfiante, vers un rythme absolument juste.

Et cette justesse-là ne fait évidemment pas l’économie d’une interprétation remarquable. Anouk Grinberg… comment dire… rayonne ? irradie ? enchante ? éblouit ? ravit ? Oui, tout cela, et encore bien d’autres verbes, tous plus élogieux les uns que les autres. Cette magnifique actrice nous propose un travail d’une précision, d’une justesse proprement éblouissantes. Que son Araminte est exquise à regarder, à entendre ! Qu’il est fascinant de la voir glisser peu à peu, contre son gré, dans les affres d’un amour qui met à mal son maintien bourgeois et sa retenue de veuve, et qui lui fait verser des larmes de rage autant que de joie ! Une page entière d’exclamations ne suffirait pas pour louer suffisamment sa splendide interprétation. Face à elle, Pierre Arditi, dans le rôle de Dubois, est d’un humour, d’une malice, d’une bienveillance absolument superbes. Le comédien se met autant au service du jeu que son personnage se met au service de l’intrigue. Et il le fait avec une élégance, une générosité, un plaisir tellement manifestes qu’il nous offre un vrai grand moment de bonheur. Le beau Dorante, interprété par Robert Plagnol, joue merveilleusement sur la corde de la fragilité et de la passion, avec une touche de mystère qui ne fait qu’ajouter à son charme. Du côté des valets, Marie Vialle réjouit par son énergie autant qu’elle émeut par sa déconvenue finale, et Arlequin, énergique Alexandre Aubry, apporte animalité et drôlerie dans ce monde où le sentiment règne en maître. Enfin, dans le rôle de la mère, Isabelle Sadoyan brille par sa finesse et son humour, tandis que Christian Bouillette, dans le rôle de M. Rémi, et Jean‑Yves Chatelais, dans le rôle du comte, relèvent admirablement le défi de leurs personnages respectifs, et l’on regrette de ne pas les voir plus.

Il est rare de nommer l’intégralité d’une distribution. Mais ils sont tous parfaits. Tous. Et à cette distribution de rêve s’ajoute une atmosphère envoûtante. Le désir semble se cacher dans chaque recoin de cette journée d’été, dont on reçoit une impression à proprement parler sensitive. La lueur dansante des bougies, le gazouillement d’un oiseau, le froissement des tissus, tout semble mobiliser nos sens. À tel point que l’on se sent transporté dans cette maison, où les fenêtres ouvertes sur la terrasse laissent monter du jardin le doux parfum de l’herbe de juin. Loin d’être seulement un voyage de l’esprit, ces Fausses Confidences impriment un trajet sur nos corps. Et, de concert avec les comédiens, de cœur qui palpite en mains qui tremblent, de souffles coupés en sourires qui s’esquissent, nos peaux émues gardent, une fois le spectacle achevé, la marque douce et sombre de cette belle soirée d’été. 

Élise Noiraud


les Fausses Confidences, de Marivaux

Production Théâtre de la Commune-centre dramatique national d’Aubervilliers

Coproduction Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines-scène nationale, la Coursive-scène nationale de La Rochelle, Célestins-Théâtre de Lyon, M.C.2-Grenoble, Théâtre national de Marseille-la Criée

Mise en scène : Didier Bezace

Avec : Pierre Arditi, Alexandre Aubry, Christian Bouillette, Jean‑Yves Chatelais, Anouk Grinberg, Robert Plagnol, Isabelle Sadoyan, Marie Vialle

Collaboration artistique : Laurent Caillon

Assistante à la mise en scène : Dyssia Loubatière

Scénographie : Jean Haas

Costumes : Cidalia da Costa

Lumières : Dominique Fortin

Perruques et maquillages : Cécile Kretschmar

Construction décor : Atelier François Devineau

Photos : © Brigitte Enguérand

Théâtre de la Commune-C.D.N. d’Aubervilliers • 2, rue Édouard‑Poisson • B.P. 157 • 93304 Aubervilliers cedex

01 48 33 16 16

info@theatredelacommune.com

Du samedi 27 février 2010 au vendredi 2 avril 2010, mardi et jeudi à 19 h 30, mercredi, vendredi et samedi à 20 h 30 et dimanche à 16 heures

Durée : 2 heures

30 € | 16 € | 12 € | 11 € | 7 €