« les Fourberies de Scapin », de Molière, Théâtre de l’Aquarium à Paris

les Fourberies de Scapin © D.R.

Un Scapin méchant

Par Anne Losq
Les Trois Coups

Scapin représente le serviteur malin, celui qui tire toutes les ficelles pour son propre compte. Le Théâtre du Fust prend cette image (tireur de ficelles) à la lettre : tous les personnages sauf Scapin sont des marionnettes, et Scapin est le seul à pouvoir les manipuler. Une lecture originale de la pièce de Molière.

Lors de sa première tirade, Scapin s’affaire autour du plateau, ajustant des perches en métal et amenant des sacs en jute sur scène. Il ouvre ensuite les sacs : une tête puis un buste, puis des jambes apparaissent alors. Des marionnettes de quasi-taille humaine, élégantes, un peu désuètes, investissent la scène. Scapin les manie au cours du spectacle, les pend sur les perches pour pouvoir en faire interagir plusieurs à la fois. Il est omnipotent, les marionnettes répondent à toutes les impulsions du serviteur-manipulateur.

Jean Sclavis (qui joue Scapin) apporte sa voix à toutes les marionnettes, récitant, au bout du compte, la pièce de Molière tout seul ! Mais, parce qu’il adopte des voix très différentes pour chaque personnage, on peut facilement identifier les caractéristiques singulières des marionnettes. S’ensuit alors un va-et‑vient continuel entre Scapin personnage et Scapin marionnettiste, qui offre sa voix aux autres.

L’aspect satirique de la pièce ressort particulièrement par le biais des marionnettes. Ces petites choses en toile et en dentelle illustrent bien la frivolité des personnages des Fourberies de Scapin. Toutes les marionnettes ont une identité visuelle forte, qui leur donne une caractérisation immédiate. Le père avare, avec sa tête renfrognée et son menton saillant, donnent visuellement le ton de sa personnalité. De même pour Hyacinthe (jeune première), ayant toujours l’air de flotter, portant un costume de damoiselle médiévale, et chantant ses répliques. Les deux jeunes premiers sont aussi assez ridicules dans leurs costumes coquets et leurs voix maniérées.

Le personnage de Scapin est, lui aussi, traité de manière originale. Il apparaît ici bien plus aigri et méchant que dans d’autres versions des Fourberies. Ce n’est pas un simple serviteur qui cherche à s’amuser un peu sur le dos de ses maîtres, mais bien un serviteur qui cherche à se venger de sa condition.

Tous les éléments sont là pour une interprétation fine de Molière. Cependant, il ya un problème de tempo au cours du spectacle, dû au fait que Jean Sclavis manipule huit marionnettes tout seul. Lorsqu’il va chercher une autre marionnette dans les coulisses, la scène est vide, et le rythme du spectacle faiblit. Pour une pièce comme les Fourberies de Scapin, cette déperdition d’énergie sur scène est incohérente avec la farce dépeinte, qui va toujours vers l’avant, de péripétie en péripétie. Tout en gardant cette idée de Scapin manipulateur, Jean Sclavis aurait pu être aidé dans l’utilisation concrète des marionnettes afin de donner au spectacle une cadence plus élevée. Cette remarque n’attaque en aucun cas la performance remarquable de Jean Sclavis, mais interroge le choix pratique de n’avoir qu’un seul manipulateur pour toutes les marionnettes.

Toujours est‑il que cette version des Fourberies de Scapin mérite d’être vue pour sa mise en scène originale, pour le parti pris de l’interprétation de la pièce, pour ses marionnettes dérisoires et géniales manipulées par un Scapin qui rêve de toute-puissance. 

Anne Losq

Voir la critique de Maud Sérusclat pour les Trois Coups


les Fourberies de Scapin, de Molière

http://cie-emilievalantin.fr/

Mise en marionnettes : Émilie Valantin

Adaptation et interprétation : Jean Sclavis

Arrangements musicaux pour le rôle de Hyacinthe : Vincent de Meester

Création lumière : Gilles Richard

Réalisation du décor : Jean‑Luc Maire

Marionnettes et accessoires : Émilie Valantin

Assistant marionnettes : François Morinière

Participation marionnettes : Isabelle Schaller, Adeline Isabel

Costumes : Mathilde Brette, Laura Kerouredan, Coline Privat

Théâtre de l’Aquarium • route du Champ-de‑Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 74 99 61

Du 20 mars au 13 avril 2008 à 20 h30, dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 20

20 € | 14 € | 10 €