« les Glaciers grondants », de David Lescot, Théâtre des Abbesses à Paris

les Glaciers grondants © Pascal Victor / Artcomart

Ça chauffe !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Pour sa dernière création, David Lescot se penche sur le réchauffement climatique. Une épopée scientifique joyeusement foutraque où l’auteur s’interroge sur nos tempêtes intérieures.

Et si nous, êtres humains, étions aussi des planètes soumises à des phénomènes atmosphériques, traversées par des évènements imprévisibles, comme des colères, des joies, des dépressions ? Construite comme une enquête, la pièce raconte le parcours d’un auteur chargé d’écrire à l’occasion de la COP21. On lui laisse un an pour rendre sa copie. L’article doit être décalé. Ça tombe à pic : cet écrivain est plutôt du genre désabusé. Démoralisé, même, car sa femme vient de le quitter. Catastrophe !

En quête du climatologue Jean Jouzel, le personnage va donc tenter de comprendre les enjeux du dérèglement climatique, interviewant aussi bien un climato-sceptique qu’un couple de jeunes scientifiques engagés. Après les questions de fond, le compte à rebours commence pour connaître le sort réservé à la planète, avec l’issue de la conférence. Des extraits de discours politiques, une revue de presse réactualisée chaque jour et une minute de silence témoignent en effet de l’urgence de la situation. Et l’article n’est toujours pas prêt…

Parti de son intérêt pour le Conte d’hiver de Shakespeare, David Lescot explore les relations entre l’extérieur (le climat, la planète, le monde) et l’intérieur (les individus, leurs pensées, nous) en parcourant les quatre saisons. Il évoque l’hiver (le plus caniculaire de l’existence de l’écrivain, avec le coup de foudre pour sa femme), l’automne tout en précipitations (celui des âpres négociations), l’embellie printanière (avec ses émois sexuels) et enfin l’été de tous les dangers (quand la température monte subitement d’un cran). Les allers-retours entre sphères privée et publique sont incessants. La vie de l’écrivain bascule en même temps que se pose l’avenir de l’humanité. La fin du monde, en somme. Les prises de conscience intimes demeurent-elles le seul espoir de s’en sortir ?

Sonder notre rapport sensible au climat

Non seulement le théâtre peut défricher sur des sujets brûlants, avant même que les médias s’en fassent l’écho, mais il peut être au cœur de l’actualité. En marge de la COP21, plusieurs spectacles ont sensibilisé les spectateurs, ironisant sur l’irresponsabilité des pouvoirs politiques, voire fustigeant la mascarade. Les Glaciers grondants tente de toucher un large public en reliant l’existentiel au politique, de concerner chaque citoyen en sondant son rapport au climat.

Nourri de recherches, d’entretiens, d’actualité et d’improvisations, le spectacle questionne aussi la nature de la responsabilité. David Lescot n’est pas seulement allé, bien en amont, à la rencontre de la communauté scientifique. Il a également réagi au jour le jour, en collectant images et prises de position dans l’actualité. Un processus de création qui ne s’est achevé qu’avec la COP21, à la fin des représentations au Théâtre des Abbesses. Démarche intéressante.

Utilisant tous les ressorts de la scène vivante, son spectacle mêle les genres et multiplie les procédés narratifs, sans doute pour échapper à toute tentative didactique. Sans avoir l’air d’y toucher, Théo Touvet essaye de nous faire comprendre des équations complexes avec sa roue Cyr ; le chorégraphe DeLaVallet Bidiefono assure les transitions ; le groupe Ambitronix donne le rythme, ou plutôt le contre-pied de ce qui se trame, un solo de batterie évoque une tempête, tandis que les acteurs se laissent attirer, entre deux scènes, par un pas de danse, une comptine érotique ou un poème aux accents apocalyptiques. Tous glanent l’air du temps. Au sein de cette joyeuse bande, Éric Carusso – formidable – est celui sur qui repose tout l’équilibre, délicat, de l’entreprise. Il fait la pluie et le beau temps !

Tout cela sonne faux et est souvent à côté de la plaque. Délibérément. Cela se veut léger plutôt que savant. L’ensemble manque beaucoup de simplicité, au bout du compte, mais paraît bon enfant. Mine de rien, le réel est appréhendé dans toute sa complexité, et le public peut mieux se forger sa propre opinion, puisque tous les points de vue sont passés en revue. À sa façon, David Lescot donne une dimension ludique au théâtre documentaire. Et poétique : par exemple, nous ne sommes pas près d’oublier l’image de cette banquise de frigos, dernier refuge des ours polaires. C’est « chaud » ! 

Léna Martinelli

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les Glaciers grondants, de David Lescot

Dans le cadre d’ArtCOP21

Texte édité aux éditions Actes Sud-Papiers

Cie du Kaïros • 19, avenue de la Porte-Brunet • 75019 Paris

Contact diffusion : Antoine Blesson

Tél. 06 68 06 01 98

Site : http://davidlescot.com/

Mise en scène : David Lescot

Avec : Steve Arguëlles, Anne Benoît, Éric Caruso, DeLaVallet Bidiefono, Benoît Delbecq, Marie Dompnier, Camille Roy, Théo Touvet

Assistanat à la mise en scène : Linda Blanchet

Chorégraphie : DeLaVallet Bidiefono

Cirque et conseil scientifique : Théo Touvet

Musique : Benoît Delbecq

Scénographie : Alwyne de Dardel

Lumières : Paul Beaureilles

Costumes : Sylvette Dequest

Photo : © Pascal Victor / Artcomart

Théâtre des Abbesses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

Site du théâtre : http://www.theatredelaville-paris.com

Du 4 au 18 décembre 2015, à 20 h 30

Durée : 2 h 10

26 € | 17 € | 16 €

Tournée :

  • Le 12 janvier 2016, La Passerelle, à Gap
  • Du 11 au 13 mai 2016, La Comédie de Saint-Étienne