« les Hommes », de Charlotte Delbo, Théâtre de l’Épée‐de‑Bois à Paris

les Hommes

Le théâtre pour continuer à vivre

Par Anne Cassou-Noguès
Les Trois Coups

La pièce date de 1978. Elle se situe en 1942. Pourtant, elle est aujourd’hui d’une douloureuse actualité. Elle souligne avec une force impressionnante le caractère absolument essentiel du théâtre.

Charlotte Delbo est une femme exceptionnelle. Passionnée par le théâtre, elle devient l’assistante de Louis Jouvet. Elle s’engage dans la Résistance. Arrêtée en 1942, elle est d’abord internée au fort de Romainville, tandis que son mari, Georges Dudach, est fusillé. Le 24 janvier 1943, elle est déportée à Auschwitz dans un convoi de résistantes. Elle écrira beaucoup sur son expérience dans le camp à son retour. Mais les Hommes relate un épisode inspiré de son séjour au fort de Romainville, une histoire incroyable. Les prisonnières, qui vivent dans des conditions matérielles difficiles et qui sont surtout rongées d’une immense angoisse, décident de mettre en scène Un caprice de Musset. Du théâtre en prison… Comment imaginer que ces femmes qui ont faim et froid mettent tout en œuvre pour monter une pièce en costumes, dans un décor de fortune ? Comment peuvent-elles incarner des personnages frivoles quand elles se demandent si leur mari ne sera pas fusillé le lendemain ? La réponse est pourtant simple. Elles ne peuvent pas faire autrement. C’est ce que rappelle Reine : « Camarades, il faut jouer la pièce. Se recroqueviller pour pleurer chacune dans son coin ne sert à rien. Les nuits seront bien assez longues pour cela ».

Une pièce d’une actualité bouleversante

Ces mots trouvent en nous un écho nouveau en ce mois de novembre 2015. Parce que c’est exactement pour cela que nous sommes là, serrés les uns contre les autres dans la salle en bois du Théâtre de l’Épée-de-Bois. C’est parce que nous avons besoin du théâtre pour continuer à exister. Parce que nous avons peur, mais qu’on ne peut pas vivre dans l’anxiété. Parce que nous craignons certaines idées, mais qu’en aucun cas on ne peut renoncer à la pensée. Parmi les prisonnières, certaines sont accusées de « terrorisme » par les soldats nazis. On sursaute d’entendre ce mot dans cette pièce d’une autre époque. C’est ce que serait la Résistance ? Le terrorisme serait alors une question de point de vue ? Pourtant, non. On ne peut admettre que toutes les idées se valent et méritent qu’on tue pour elles. La similitude des termes fait ressortir la différence des situations. Tuer pour la liberté n’est pas assassiner par fanatisme. La pièce pose également la question de la légitimité du crime. Les femmes n’ont pas toutes la même réaction quand elles apprennent qu’un attentat perpétré par des résistants a supprimé dix‑sept soldats allemands. Doit-on se réjouir de cette atteinte aux forces ennemies ? Les unes le font, car elles estiment que ces jeunes gens sont coupables, au moins de ne pas se révolter contre leur gouvernement, contre le régime qui les pousse au crime. Les autres s’y refusent par politique – elles redoutent les représailles – ou par humanisme – elles n’acceptent pas d’applaudir un meurtre. Charlotte Delbo a l’intelligence d’interroger sans proposer de réponse toute faite.

Un moment d’intense émotion

Les Hommes fait penser, réflexion salutaire dans notre société où l’on a tendance à préférer les déclarations à l’emporte-pièce envoyées sur les réseaux sociaux, partagées avant qu’elles n’aient été soigneusement pesées. Mais c’est surtout un grand moment d’émotion. Il faut bien le dire, la mise en scène de Jeanne Signé et Florence Cabaret est un peu inexistante. Les comédiennes sont inégales. Mais qu’importe. En effet, les tirades de Madeleine (Céline Pitault), Reine (Séverine Cojannot) et Françoise (Florence Tosi) sont bouleversantes. Ces trois femmes sont face au public, immobiles, très proches de nous. On les voit respirer, pleurer, très humaines, très fragiles. Elles nous donnent à entendre l’écriture très poétique de Charlotte Delbo. C’est un instant d’une intensité rare, bénéfique.

On n’a pas envie de critiquer les Hommes. La pièce est trop essentielle, les questions qu’elle pose trop urgentes, l’émotion qu’elle suscite trop profonde, pour pinailler sur le manque d’imagination de la mise en scène. 

Anne Cassou-Noguès


les Hommes, de Charlotte Delbo

Mise en scène : Jeanne Signé et Florence Cabaret

Avec Sabrina Bus, Nathalie Lucas, Séverine Cojannot, Pauline Devinat, Céline Pitault, Christine Lietot, Florence Tosi

Décor : Marguerite Danguy des Déserts

Lumière : Sébastien Lanoue assisté de Valentin Bodier

Son : Jeanne Signé

Costume : Philippe Varache

Théâtre de l’Épée-de-Bois • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 48 08 39 74

Site du théâtre : http://www.epeedebois.com/un-spectacle/les-hommes/

Du 18 novembre au 29 novembre 2015, du mercredi au samedi à 20 h 30, samedi et dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 30

30 € | 15 € | 12 € | 10 €