« les Idiots », de Kirill Serebrennikov, d’après « les Idiots », film de Lars Von Trier, cour du lycée Saint‑Joseph à Avignon

© Christophe Raynaud de Lage

N’est pas idiot qui veut

Par A. D.
Les Trois Coups

Le controversé Kirill Serebrennikov s’empare une fois de trop d’un de ses films cultes pour en faire un manifeste politico-théâtral à la limite du supportable.

S’attaquer aux Idiots du célèbre Danois Lars Von Trier semblait être un défi à la hauteur du metteur en scène et réalisateur russe Kirill Serebrennikov, dont les allers-retours entre théâtre et cinéma ont toujours été la marque de fabrique. C’est sans doute son côté anticonformiste et provocateur qui lui a permis de se hisser à la direction artistique du Gogol Center de Moscou, et d’être sélectionné au Festival d’Avignon à l’occasion de cette édition 2015. Dans cette adaptation du film, l’intrigue est identique : de jeunes adultes déchaînés font le choix de la marginalité. Extirpant leur bêtise du plus profond de leurs âmes, parfois jusqu’aux limites de la démence, ils vont malmener une société russe étourdie par la peur et prisonnière de ses propres contradictions. Le pari était plus qu’ambitieux, et certainement un peu trop, car n’est pas idiot qui veut.

À l’instar du scénario dont il s’inspire, le texte n’est pas le point fort de ce qui tient ici davantage de la performance que de la représentation théâtrale. Les dialogues souffrent d’un cruel manque d’épaisseur, et se révèlent totalement insipides. Nous voilà pris en otage par les comédiens. Leurs vaines élucubrations sonnent au mieux comme des plaisanteries de coulisses, au pire comme de parfaits non-sens, nous privant dans les deux cas de tout espoir de compréhension. Quelques rires fusent, car la langue russe a ceci de singulier que sa musicalité un peu abrupte parvient à tout rendre cocasse. Malheureusement, cela ne suffit pas à insuffler un peu de grâce aux répliques des personnages. Nous aimerions percer le mystère de ce langage, car il est de bon ton de voir du génie dans tout ce qui s’éloigne de l’acception classique du texte dramaturgique, mais en vain.

Un joyeux bordel

L’enceinte du lycée Saint-Joseph est en revanche parfaitement adaptée au contexte, tant la mise en scène vise à recréer l’univers joyeusement bordélique d’une cour de récréation. Des sacs plastiques remplis d’air, une prison mobile et deux écrans situés aux extrémités de la scène ancrent le décor dans quelque chose de paradoxalement déjanté et euphorisant. L’ensemble est néanmoins si désordonné que l’on ne sait plus où donner de la tête. On tente de saisir un peu de délicatesse par-ci, un semblant de frisson par-là, mais l’exaspération l’emporte toujours sur le ravissement.

Enfin, on reconnaît que c’est avec beaucoup de fougue et de dynamisme que les comédiens s’approprient l’espace scénique. Ils ne parviennent toutefois pas à recréer l’atmosphère étrange et inquiétante qui fait toute la beauté du film de Lars Von Trier, dans lequel les acteurs sont de véritables virtuoses de l’amateurisme feint. Nous ressortons de cette pièce vidés de nos forces, à peine rassérénés par le plaisir paradoxal du condamné dont le supplice prend fin. 

A. D.


Les Idiots, de Kirill Serebrennikov, d’après « les Idiots », film de Lars Von Trier

Première en France

Traduction : Macha Zonina

Mise en scène : Kirill Serebrennikov

Texte et dramaturgie : Valery Pecheikin

Avec : Yulia Aug, Filipp Avdeev, Olga Dobrina, Rusiana Doronina, Oksana Fandera, Sergey Galakhov, Oleg Guchin, Ilya Kovrizhnykh, Olga Naumenko, Aleksandra Revenko, Ilya Romashko, Artem Schevchenko, Semen Shteinberg, Anton Vasyliev, et la participation de Mathieu Beaufort, Laura Deleaz, Amandine Huynh, Nedjma Ortiz, Clément Paimpara

Scénographie : Kirill Serebrennikov et Vera Martynova

Chorégraphie : Alevtina Rudina

Lumières : Igor Kapustin

Son : Xavier Jacquot

Costumes : Kirill Serebrennikov

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Production : Gogol Center de Moscou

Avec le soutien de l’ambassade de France en Russie et l’Institut français en Russie, de l’O.N.D.A. et de EN+ Group

Spectacle en russe surtitré en français

Cour du lycée Saint-Joseph à Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Site internet : www.festival-avignon.com

Du 6 au 11 juillet 2015 à 22 heures

Durée : 2 h 40

Tarifs : de 28 € à 10 €