« les Mains de Camille », de Brice Berthoud, Théâtre de l’Espal, Le Mans

« les Mains de Camille » © Vincent Muteau

Le papier à la folie

Par Céline Doukhan
Les Trois Coups

Avec leurs marionnettes de papier froissé, Camille Trouvé et Brice Berthoud s’approprient brillamment la figure tourmentée de Camille Claudel.

Il y a des spectacles de deux heures sans aucune idée de mise en scène. Ici, c’est le contraire : chaque instant, chaque centimètre offrent, au détour d’une réplique, d’un morceau de papier froissé, de fantastiques surprises. La salle elle-même est littéralement transfigurée : les spectateurs sont introduits dans un espace aménagé sur le plateau et installé dans d’élégants petits gradins tout en délicates volutes de métal. Des tentures de papier délimitent une sorte d’arène. On est ailleurs.

Accessoires, costumes, bande-son et bricolages divers emplissent ces quatre-vingt-dix minutes avec une inventivité folle. Un couvre-chef astucieux permet à Camille Trouvé de jouer à elle toute seule une scène entre trois personnages occupés à médire sur le travail de Camille Claudel. À d’autres moments, c’est le procédé de la sculpture qui est figuré avec une verve irrésistible grâce à l’art de la marionnette : Camille Trouvé manipule d’une main le personnage de Camille Claudel en train de façonner une tête… la véritable tête de Camille Trouvé ! C’est à la fois cocasse, poétique et fin.

Un spectacle organique

On le voit, ces procédés qui ravissent l’imagination doivent tout à la créativité des artistes et non pas à des moyens très importants. C’est un simple rétroprojecteur qui, par la magie de quelques gestes simples et à vue, offre l’un des plus beaux moments du spectacle : une vision quasi fantasmagorique de Camille Claudel perdant son enfant. Une figurine de papier, un aquarium et quelques gouttes de Mercurochrome délicatement déposées sur les bords du bocal offrent une vision aussi inattendue qu’efficace, à la violence suggérée avec force.

Des procédés et des effets, donc, mais pas seulement : la finesse de l’écriture et l’engagement des interprètes finit d’emporter la mise. Les nombreux personnages qui croisent la vie de Camille sont joués par seulement quatre comédiennes, et chaque petit rôle a son détail et son attitude typique qui l’élèvent au-dessus de la simple figuration. Alors, si Camille Trouvé, qui manipule les marionnettes et interprète de nombreux rôles, anime toute la représentation avec un talent et une gouaille particuliers, les trois autres interprètes, Marie Girardin, Martina Rodriguez et Awena Burgess, ne sont pas en reste. La musique et le chant font en effet partie intégrante de ce spectacle organique, dans lequel la matière du papier, qui s’emplit de vie, fait intrinsèquement écho à la matière sculptée, pétrie par l’artiste.

Une artiste nous est donnée à voir dans son intimité, en proie à la violence d’un amour impossible autant qu’à celle d’une société d’hommes et, peut-être plus encore, d’une famille qui décida de répondre à sa détresse par l’enfermement, qui dura trente ans. L’épilogue ? Une sublime idée de mise en scène, là aussi : Camille Claudel, délivrée pour toujours de la solitude et de la folie, trône, par-delà le mince rideau de scène, dans les gradins rouges, nimbée dans une drôle de lumière, entourée de quelques lumignons et des interprètes. Image saisissante : jamais la marionnette d’un fantôme n’aura paru aussi vivante. 

Céline Doukhan


les Mains de Camille, de Brice Berthoud

Cie Les Anges au plafond • 33, rue Gabriel-Crié • 92240 Malakoff

01 47 35 08 65

http://www.lesangesauplafond.net/

angesauplafond@gmail.com

Texte et mise en scène : Brice Berthoud

Assistante à la mise en scène : Saskia Berthod

Marionnettes : Camille Trouvé

Avec : Camille Trouvé, Marie Girardin, Martina Rodriguez, Awena Burgess

Oreille extérieure : Piéro Pépin

Musique originale : Martina Rodriguez, Awena Burgess

Son : Antoine Garry

Scénographie : Brice Berthoud avec Jaime Olivares

Décors : Jaime Olivares, avec Jean-François Frering, Urban Edte

Costumes : Séverine Thiébault

Lumières : Marc Martinez

Création de mécanismes et objets scéniques : Magali Rousseau

Régie de tournée : Philippe Desmulie

Photo du spectacle : © Vincent Muteau

Théâtre de l’Espal • 60-62, rue de l’Estérel • 72058 Le Mans cedex 2

www.espal.net

Réservations : 02 43 50 21 50

Du 16 avril au 19 avril 2013 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

20 € | 13 € | 11 € | 7,50 €