« les Misérables », de Claude‑Michel Schönberg, Opéra de Rennes

les Misérables © Alain Épaillard

Un pari réussi

Par Jean‑François Picaut
Les Trois Coups

Le programme « Révisez vos classiques », initié par l’Opéra de Rennes il y a quelques années, connaît toujours un grand succès. Il s’ouvre pour la première fois à la comédie musicale. C’est à la Cie Art Comedia qu’est revenu l’honneur d’inaugurer ce nouveau domaine.

Son choix s’est porté sur les Misérables, dans l’adaptation signée par Alain Boublil et Jean‑Marc Natel pour le livret, par Claude‑Michel Schönberg pour la musique, en 1980. À l’époque (et les choses n’ont guère changé depuis), le public français n’a apprécié que modérément la transposition du roman éponyme de Victor Hugo (1862).

Malgré une mise en scène de Robert Hossein au Palais des sports de Paris, avec des vedettes du moment dans les rôles-titres : Michel Delpech, Adamo, Michel Sardou, etc., la pièce ne tient guère l’affiche que six mois.

En revanche, dans sa version anglaise puis dans une vingtaine d’autres langues, c’est la comédie musicale la plus jouée et la plus vue. L’œuvre est un succès mondial représenté tous les soirs dans 42 pays depuis 1985. Elle cumule à ce jour 56 millions de spectateurs !

La truculence de Thénardier

L’intrigue retient les épisodes les plus connus du roman. Selon la tradition de « Révisez vos classiques », un narrateur assure la continuité du récit. La chanson du bagne (Pitié, pitié) interprétée en ouverture par les hommes du chœur est empreinte d’une grande force dramatique qui empoigne les spectateurs. Elle inclut le premier affrontement entre le forçat Valjean et le policier Javert. La présence de Bertrand Larmet (baryton-basse) en serviteur de la loi est saisissante. Il sait en rendre sensibles, par son jeu et son chant, la sévérité, la dureté, pour ne pas dire la brutalité. Ces qualités seront confirmées dans une seconde confrontation après la mort de Fantine. On retrouvera également cette puissance dans l’interprétation à l’occasion du monologue de Javert, Sous les étoiles.

Dans le rôle de l’aubergiste Thénardier, qu’il incarne aussi, le comédien chanteur restitue la truculence du personnage : Maître Thénardier. Véronique Martinez qui lui donne la réplique dans cette scène, en Mme Thénardier, déboulonne avec aisance la statue que son époux essaie de se dresser avec l’aide de ses clients. Sa faconde dégonfle avec drôlerie la baudruche qu’est son mari. Tous deux sont excellents au cours du marchandage hypocrite qui suit : la Transaction. Plus tôt dans la pièce et dans le rôle de Fantine, Véronique Martinez s’était montrée très convaincante en mère qui se bat pour sa fille Cosette. Son interprétation de J’avais rêvé d’une autre vie, l’une des chansons les plus connues de l’œuvre, est très émouvante et délicate. C’est la même délicatesse que l’on retrouve dans le délire de Fantine qui illumine son visage à l’agonie.

J’ai toujours imaginé Valjean campé par une basse ou un baryton. Le compositeur en a décidé autrement. J’aurais donc bien du mal à rendre justice à l’exécution de Fabrice Todaro (ténor) dans ce rôle. En revanche, j’ai pu apprécier sans arrière-pensée son incarnation très convaincante du personnage de Marius. Son duo avec Cosette qui finit en trio avec Éponine, le Cœur au bonheur, est un vrai régal de fraîcheur et de sensibilité. À l’opposé, la chanson d’Éponine en solo, Mon histoire, met en valeur le jeu dramatique et les qualités vocales dans ce domaine de Charlotte Hervieux. On retrouve cette aptitude à émouvoir dans son duo final avec Marius, Un peu de sang qui pleure. Les chanteurs sont soutenus avec efficacité par Claire Stancu-Delerue (piano).

Le dernier mot, comme le premier, reste au chœur, hommes et femmes réunis. C’est pour demain, livre le message ultime de Victor Hugo, un message d’espoir, sa foi dans la capacité d’émancipation du genre humain. Le chant puissant du chœur Prolatio, issu du conservatoire à rayonnement régional de Rennes et placé sous la direction de Manuel Simonnet, donne à ce final toute sa dimension épique.

Ce pari d’Alain Surrans, directeur de l’Opéra, de faire confiance à Art Comedia pour ouvrir « Révisez vos classiques » à la comédie musicale s’avère parfaitement judicieux. L’enthousiasme du public est une invitation à récidiver. 

Jean-François Picaut


les Misérables, d’après Victor Hugo

Livret : Alain Boublil

Musique : Claude‑Michel Schönberg

Avec : Véronique Martinez‑Larmet (Fantine, Mme Thénardier), Charlotte Hervieux (Cosette, Éponine), Fabrice Todaro (Valjean, Marius), Bertrand Larmet (Javert, Thénardier)

Le chœur Prolatio du conservatoire à rayonnement régional de Rennes est placé sous la direction de Manuel Simonnet

Piano : Claire Stancu‑Delerue

Photo : © Alain Épaillard

Production : Art Comedia

Opéra de Rennes • place de l’Hôtel-de‑Ville • 35031 Rennes cedex

http://www.opera-rennes.fr/

Téléphone : 02 23 62 28 28

Mardi 17 janvier 2017 à 18 heures et à 20 heures

Durée : 1 heure

4 €