Les trois coups… de cœur du Festival mondial des théâtres de marionnettes à Charleville‐Mézières

« Ma foi » © Jeff Rabillon

Les trois coups… de cœur

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Le Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières regorge de pépites. Voici quelques découvertes, de vrais coups de cœur.

Le projet M.A.N.O.I.R. (comme Miniformes artistiques nimbées d’objets idiots et de récupération) réunit une même famille, le Bob Théâtre, Bakélite, la Cie à et le collectif Aïe, aïe, aïe, de jeunes artistes animés par un esprit commun. Avec eux, pas de pots de conserves, comme dans Spartacus, plutôt des objets du quotidien. Pas de métal, mais du plastique. De l’eau à la place du feu. Et surtout une inventivité débridée. Ensemble, ces trublions ont proposé un parcours détonant à la Maison de l’Ardenne, où un petit groupe de spectateurs a pu apprécier des spectacles pour le moins insolites, dont certains cultivaient une saine irrévérence.

Ma foi, un solo pas très catholique !

C’est précisément le cas de Dorothée Saysombat, avec son pieux complice Nicolas Alline, qui ont présenté Ma foi, un solo pour autel, dans lequel une bonne sœur, pas très catholique, revisite l’histoire de la naissance de Jésus. Ou plutôt la rencontre de Marie et Joseph, la poussière dorée qui a fécondé la Vierge, les miracles. Enfin ! Vous voyez ce que je veux dire… Mais chut ! On ne parle pas de ces choses-là ! D’ailleurs, la comédienne bien que très expressive, ne parle quasiment pas. Mimiques, silences appuyés et onomatopées suffisent à évoquer efficacement le rapport… ô combien trouble de la religion à la sexualité, et en particulier de la position… épiscopale – vous avez les idées vraiment mal placées ! – sur les préservatifs.

Accueilli par un dévot, sans doute échappé de la toute proche église Saint-Rémi, le public pénètre… dans une petite pièce où la bigote se recueille. Pour peu de temps, car cette fan d’électro nous livre bientôt une démonstration de ses talents de musicienne dans un office déjanté. La voilà chaude… pour manipuler figurines et bondieuseries issues de sa collection. Même le buste de Jean‑Paul II ! C’est kitsch à souhait ! D’un loufoque salutaire, entre « Le jour du Seigneur » et Tex Avery. Tous les symboles religieux sont détournés avec fantaisie. Grâce à un jeu précis et une mise en scène rythmée, on rit dès les premières secondes et cela pendant les trente minutes que dure le spectacle.

Mais c’est plus profond qu’il n’y paraît. La Cie à s’est d’ailleurs inspirée du Concile d’amour, une tragédie céleste publiée fin xixe siècle, une œuvre satirique radicalement anticatholique qui valut un an de prison pour blasphème à son auteur Oskar Panizza. Dans Ma foi, ce moment d’éternité qu’est l’Annonciation devient un précipité jubilatoire bien plus efficace que n’importe quelle exégèse. Les mystères de la création n’auront plus de secrets pour vous. Une leçon d’éducation sexuelle absolument recommandée aux adolescents et aux cléricaux de tout poil !

« la Galère » © D.R.
« la Galère » © D.R.

La Galère, génial théâtre d’objets waterproof

Olivier Rannou fait partie de ces bidouilleurs géniaux qui transforment tout ce qu’ils touchent en trésor. Bravo aux membres de la Cie Bakélite qui ont imaginé, avec lui, cette aventure pleine de rebondissements à base d’objets hétéroclites et d’eau. Car Olivier Rannou, c’est aussi un comédien épatant qui vous emmène où il veut, comme il veut. Y compris au fond des océans. Même sans palme ni tuba ! C’est justement dans une épopée maritime mouvementée qu’il nous embarque, précisément sur la Galère. Et pour être mouvementé, ça l’est ! Vieux loups de mer et jeunes matelots y perdent même leur dentier. Au milieu de l’océan, l’équipage et les passagers doivent effectivement faire face à une terrible tempête dont même le public ne sort pas indemne.

Là aussi, un rythme soutenu et des trouvailles cocasses déclenchent l’hilarité du public. À commencer par les marionnettes, des agitées du bocal, au propre comme au figuré. Seul personnage en chair et en os, Olivier Rannou, qui finit trempé et hagard, campe un rescapé drôlissime, décalé à souhait. Tout est réussi, conception et mise en scène, interprétation, manipulation d’objets. Les très savants éclairages contribuent aussi beaucoup à la réussite de l’illusion. À un moment, on se croirait vraiment dans les abysses grâce à une idée toute simple qu’on ne dévoilera pas ici pour ne pas casser l’effet. Oui, il faut absolument aller voir ce spectacle s’il passe près de chez vous. Même loin !

« En camino » © D.R.
« En camino » © D.R.

En camino : une invitation au voyage

Dernier coup de cœur pour un spectacle qui offre une large palette d’émotions : En camino. L’Argentin Sergio Mercurio a beaucoup voyagé, mais commence à peine à montrer son travail en France. Espérons que son passage à Charleville-Mézières déclenche une longue tournée. En tout cas, le public adore.

Pas de scénographie élaborée, ici. Juste une table et quelques accessoires. Sans chichis, Sergio Mercurio nous touche en plein cœur avec de simples marionnettes. Mais quelles marionnettes ! Déjà, ses muñecas, qu’il fabrique et manipule seul, sont de vraies œuvres d’art à elles seules. Ni réalistes ni expressionnistes, elles sont nées de l’imagination de leur créateur, certes, mais aussi des rencontres de ce voyageur impénitent, dans un bar ou un hôpital, sur un banc public. Donc, ces marionnettes sont profondément humaines. Les personnages, au tempérament bien trempé, prennent vie sous nos yeux, et leur force intérieure nous hante longtemps après la représentation.

Beto, l’ivrogne, est grotesque et pathétique à la fois, surtout quand il déclare sa flamme à sa chère bouteille. Presque aussi bavard, Bobi a besoin, quant à lui, de contacts humains, de tendresse aussi. Il en serre des mains dans le public ! Presque pire qu’un homme politique ! Sauf que Bobi, il est sincère. Il est entier, Bobi, « grande gueule », voire « cash » par moments, mais quand il réalise qu’il n’est qu’une marionnette, c’est le début de la fin du monde ! Margarita, aussi, est câline. Peste sur les bords, peut-être même cousine éloignée de Tatie Danielle, cette grand-mère témoigne, malgré tout, une certaine affection à ses victimes. Et quand c’est au tour d’Indio d’entrer sur scène, difficile de retenir ses larmes. Sans un mot, le personnage, tout tremblant de timidité, prend sur lui, parvient non sans mal à s’approcher des hommes qui le terrorisent, apprend à nous apprivoiser. Et c’est nous qu’il humanise alors. Bouleversant !

Ce spectacle est drôle et émouvant. Il est aussi poétique. Entre ces séquences qui passent trop vite, entre ces différentes tranches de vie, un bout de mousse, un coupon de tissu, et voilà une danseuse étoile qui fait tourner la tête d’un gringalet. La magie de la vie ! La qualité de ce spectacle réside dans sa capacité à sans cesse nous surprendre, comme ces marionnettes qui se dépouillent de leur qualité de poupées pour libérer leurs sentiments avec pudeur.

Quelle belle réflexion sur le voyage comme mode d’existence, sur la nécessité de s’ouvrir aux autres pour mieux se trouver soi-même ! On sent chez Sergio Mercurio une insatiable soif de rapports humains, une authentique quête de sincérité. D’où ces allers-retours de la scène à la salle. La participation du public permet de créer des liens très forts. Jamais marionnettes n’auront autant embrassé le public ! Nicole, Gilles, Clément, Marie, et tous les autres spectateurs qui font donc aussi le spectacle, ne sont pas prêts d’oublier ce moment d’humanité partagée. Ils seraient même prêts à suivre Sergio et ses marionnettes dans leur périple, à cheminer avec eux. 

Léna Martinelli


Ma foi, de Dorothée Saysombat

Cie à

http://www.compagniea.net/

Contact : 06 84 68 74 85

Avec : Dorothée Saysombat

Régie et accueil : Nicolas Alline

Photo : © Jeff Rabillon

Maison de l’Ardenne • 18, avenue Georges‑Corneau • 08000 Charleville‑Mézières

Le 24 septembre 2011

Durée : 30 min

Tout public à partir de 13 ans

Tournée (en cours) :

  • Samedi 21 janvier 2012 à 21 heures et dimanche 22 janvier 2012 à 12 heures, au centre culturel André‑Malraux à Hazebrouck (59), réservation au 03 28 49 52 88
  •  Samedi 2 et dimanche 3 juin 2012, au festival Saperlipuppet à La Chapelle-sur‑Erdre (44), réservation au 02 40 72 97 58

la Galère, d’Olivier Rannou, Alan Floc’h, Gaëlle Héraut

Cie Bakélite

Contact : 06 61 16 61 07

Avec : Olivier Rannou

Musique : David Marguerite

Régie : Alan Floc’h

Photo : © D.R.

Maison de l’Ardenne • 18, avenue Georges‑Corneau • 08000 Charleville‑Mézières

Du 22 au 24 septembre 2011

Durée : 25 min

Tout public à partir de 6 ans

Tournée (en cours) :

  • Samedi 12 novembre 2011 à 17 heures et 20 h 30, à l’espace Olympe-de‑Gouges, dans le cadre de la 13e édition du festival Les Champs de la marionnette à Saint-Germain-lès‑Arpajon (91), réservation au 01 69 26 14 15, renseignements sur www.polemarionnette.com

En camino, de Sergio Mercurio

http://www.eltitiritero.com.ar/

Texte, mise en scène, création et fabrication des marionnettes : Sergio Mercurio

Musique originale : Esteban Ablin

Technique, son et éclairage : Gerardo Saavedra

Photo : © D.R.

Salle Arthur • 1, place Jacques‑Félix • 08000 Charleville‑Mézières

Du 24 au 25 septembre 2011

Durée : 1 heure