« l’Homme au crâne rasé », de et avec Natali Broods et Peter Van den Eede, Théâtre de la Bastille à Paris

l’homme au crane rasé © Koen Broos l’homme au crane rasé © Koen Broos

Le couple selon De Koe

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

La compagnie De Koe est de retour au Théâtre de la Bastille pour une nouvelle création douce-amère : une variation sur l’amour et sur le désir qui mêle humour et noirceur.

Ceux qui connaissent déjà Peter Van den Eede n’auront pas de mal à associer le titre de la pièce et le crâne plus que dégarni du comédien, cofondateur de la compagnie De Koe… Mais l’« homme au crâne rasé », c’est avant tout le héros d’un roman de Johan Daisne (un Néerlandais) paru en 1948, adapté au cinéma par André Delvaux en 1965. Une œuvre célèbre en pays flamand, mais qui reste peu connue en France. Lorsqu’ils s’emparent d’un texte, Natali Broods et Peter Van den Eede ont une méthode bien à eux, déjà éprouvée par le passé (Qui a peur de Virginia Woolf ? et Outrage au public). Il s’agit moins de restituer fidèlement le texte en question que de se l’approprier, le confronter à l’univers artistique propre des deux artistes belges. Bref, proposer une savante variation.

Dans le roman, dont l’intrigue nous est rappelée au tout début du spectacle, un professeur rencontre par hasard une ancienne élève dont il était secrètement amoureux dix ans plus tôt. S’ensuit une introspection terrible, véritable plongée dans les tréfonds de la psyché humaine : chez le narrateur, ce désir de lucidité, cette volonté de faire la clarté sur son échec personnel s’accompagne symboliquement d’un désir de se raser la tête. Cette histoire ressemble fort à celle qui va se jouer devant nous : une histoire de retrouvailles entre deux anciens amants, dont l’un était le professeur de l’autre. Une rencontre d’un soir dans une salle de restaurant déserte, qui nous est donnée à voir grâce à la belle scénographie, très sobre, de Matthias De Koning et Bram De Vreese.

Complicité, jeu à deux

Mais nous sommes au théâtre, et le monologue obsessionnel du roman devient dialogue, ce qui implique mise à distance, complicité, jeu à deux. Ces deux amants qui se retrouvent tentent de parler d’eux-mêmes, de leur histoire, de leur passé. Ils le font en empruntant de nombreux détours. Car cet homme et cette femme sont deux artistes, deux intellectuels, et dans ce dialogue à bâtons rompus, le propos amoureux est sans cesse médiatisé par des références culturelles. La première partie du spectacle, qui montre l’impossibilité où se trouvent les personnages de parler d’eux-mêmes autrement que par de constantes références au baroque ou au préraphaélisme, est d’ailleurs la plus réussie, celle où l’humour des deux comédiens opère à plein.

Autre différence, et elle n’est pas mince : le spectateur ne sait pas très bien si les comédiens interprètent des personnages ou jouent leur propre rôle. C’est ce qui fait tout l’inconfort d’un projet qui mêle réel et imaginaire, vérité et mensonge. Là où le roman oscille sans cesse entre fantasme et réalité, c’est sur l’identité des protagonistes que le public hésite. Et les deux comédiens jouent sans cesse de cette ambiguïté, de cette incertitude. Natali Broods et Peter Van den Eede évoquent les personnages de Johan Daisne, et en même temps, ils sont eux-mêmes, dans l’ici et le maintenant de la représentation. Ce que rappellent sans cesse les adresses au public – une autre caractéristique du travail de la compagnie De Koe – qui, au risque de paraître parfois gratuites ou artificielles, accentuent l’impression d’un théâtre en train de se faire.

Inachèvement permanent

Cet inachèvement permanent fait le charme de ce spectacle comme des précédents, et grâce au talent des comédiens, on prend un plaisir particulier à suivre ce dialogue entre cet homme et cette femme qui essaient de se comprendre sans y parvenir, déchirés entre le désir qu’ils ont l’un de l’autre et la difficulté de trouver un terrain d’entente. Il y a des moments particulièrement savoureux, comme la scène de l’autopsie, riche en détails horribles sur la chair en décomposition – le cadavre comme métaphore de l’amour mort ? Le mélange du savant et du trivial est plus d’une fois réjouissant, mais à d’autres moments, on se lasse un peu des coq-à-l’âne constants, ou des retours des mêmes thèmes, qui conduisent à une fin quelque peu prévisible. 

Fabrice Chêne


l’Homme au crâne rasé, de et avec Natali Broods et Peter Van den Eede

D’après les pensées de Johan Daisne

Cie De Koe

www.dekoe.be

Traduction française et coaching linguistique : Martine Bom

Scénographie et création lumière : Matthias De Koning et Bram De Vreese

Création son : Pol Geusens

Photo : © Koen Broos

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Métro : Bastille, Voltaire, Bréguet-Sabin

Réservations : 01 43 57 42 14

www.theatre-bastille.com

Du 2 au 17 juin 2014 à 20 heures, relâche les 7, 8, 9 et 15 juin

Durée : 1 h 40

27 € | 17 € | 14 €