« Long voyage vers la nuit », d’Eugene O’Neill et « Embrasser les ombres » de Lars Norén, Théâtre Girasole à Avignon

Les « miroirs obscurs » * d’O’Neill et Norén

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Le dramaturge suédois Lars Norén, hanté par la pièce autobiographique « Long voyage vers la nuit » (1941) du fondateur du théâtre classique américain Eugene O’Neill, écrit « Embrasser les ombres » en 2002. Le texte, mi‑tombeau, mi‑exorcisme, rend un hommage ambigu au modèle, en mettant en scène un vieil O’Neill qui n’est que l’ombre de lui‑même. La compagnie Théâtre du Loup‑Blanc a l’ingéniosité de monter en alternance, au Théâtre Girasole, ces deux pièces sombres qui résonnent : une plongée sublime et cruelle au cœur de la nuit de deux puissants auteurs.

Lars Norén met douze ans pour écrire Embrasser les ombres. « Je me sers d’O’Neill pour regarder ma propre vie », explique‑t‑il. Sa pièce évoque en effet un quatuor familial en conflit – une configuration que Norén connaît personnellement : en 1949, le célèbre dramaturge Eugene O’Neill, atteint de la maladie de Parkinson, vit retiré près de la mer, au Massachussetts, avec sa dernière épouse, Carlotta. Le jour de ses soixante ans, il reçoit ses deux fils, Eugene Jr, un acteur raté suicidaire et Shane, toxicomane. Il fait lire à son fils aîné une pièce non encore publiée, intitulée Long voyage vers la nuit

Cette pièce d’O’Neill a vraiment été écrite entre 1940 et 1941, et publiée, selon sa volonté, après sa mort. Elle a été représentée en Suède, où elle a exercé une influence considérable sur le paysage théâtral, et à New York, en 1956. Sydney Lumet en a même fait un film en 1962 avec Katharine Hepburn. L’auteur y transpose une partie de sa vie et « affronte ses morts ». Il emprunte le prénom de son jeune frère mort avant sa naissance, Edmund, pour se représenter, et évoque son père James Tyrone (acteur et propriétaire terrien), sa mère morphinomane, et son frère Jamie, un comédien alcoolique. L’action dure une journée, en 1912, et se situe dans la maison familiale, en Nouvelle-Angleterre, face à la mer : Eugene / Edmund apprend qu’il est atteint de tuberculose et s’apprête à entrer au sanatorium (« retraite » qui marquera le début de sa vie d’auteur).

Assister à ce diptyque procure un plaisir accru, car le dialogue instauré entre les deux pièces démultiplie la signification. Les échos, parallélismes, jeux de miroir, éclairent le spectateur. Déjà, les mêmes comédiens incarnent les deux quatuors. Yves Collignon campe ainsi avec panache les deux figures de pères monstrueux : James Tyrone, le père d’Eugène qui s’est dévoyé en jouant pour de l’argent un rôle unique, celui d’Edmond Dantès, dans une adaptation populaire du Comte de Monte Cristo, qui achète des terrains au lieu de subvenir aux besoins de son entourage, qui boit et écrase ses fils. Il joue aussi Eugene vieillissant dans la pièce de Lars Norén, un père défaillant préférant les personnages qu’il crée à sa famille. Avec beaucoup de subtilité, Marie Grudzinski incarne à la fois la mère d’Eugene et sa femme Carlotta. Or, ces deux femmes sont identifiées dans la pièce de Norén : Eugene appelle Carlotta « maman ». Arnaud Denissel et Philippe Risler donnent vie (et avec quelle sensibilité) aux fils tuberculeux, suicidaires, alcooliques, aux artistes ratés ou en devenir des deux pièces. Seule la figure du valet (miroir plus ou moins déformant de la famille servie) est interprétée par deux comédiens : Diana Lazlo joue une servante gagnée par les tares des Tyrone, tandis que Masato Matsuura, le valet japonais des O’Neill, fait contrepoint au quatuor. Il faut préciser, quels que soient les liens qui se tissent entre les personnages de chaque pièce, que les comédiens déploient une palette de jeu tout à fait remarquable, mettant en exergue l’âme de chacun : l’acidité mélancolique de Carlotta, l’absence à soi‑même de Mary, le prosaïsme et la grandeur de James, la fêlure d’Edmond, le manque d’estime de soi et la colère de Jamie, etc.

La scénographie, les lumières et la création sonore, dans les deux spectacles, entrent également en résonance. Une structure en verre et en acier, posée sur scène et déplacée à l’envi, définit l’espace : le salon clos et encagé d’Eugene et Carlotta lorsqu’ils sont seuls à se déchirer, le salon légèrement ouvert lorsque les fils arrivent pour déjeuner. Il sert aussi à séparer, sur scène, l’espace réel (au premier plan) et l’espace imaginaire, mental, onirique (en arrière‑plan). L’utilisation de cette structure, ajoutée au jeu subtil de l’éclairage, à la blancheur du décor, à la musique, aux sons (cloche de bateau ou corne de brume), confère un aspect onirique aux deux pièces. Le rêve et les symboles tempèrent ainsi le naturalisme des costumes, des meubles et des objets présents sur scène (surtout dans la pièce d’O’Neill). Une sorte de ballet se déploie même derrière l’espace de jeu principal : Eugene / Edmond et Jamie, vêtus en marins, entament un combat au ralenti dans Long voyage vers la nuit, tandis que Saki (métaphore du vent, des ombres, des peurs des personnages) danse avec son sabre et verse dans les arts martiaux, dans Embrasser les ombres.

Ainsi, le spectateur se trouve‑t‑il immergé, le temps de chaque représentation, dans deux journées troubles, allant chacune de l’aube à minuit, mettant en scène des ombres qui s’étreignent, se tuent, se pardonnent, luttent avec elles‑mêmes et leur destin, dans une atmosphère d’inquiétante étrangeté. Cette plongée au cœur de la nuit aborde les thèmes du manque, de la mélancolie et de l’addiction, de l’hérédité, de la dégénérescence, de l’art. La tragédie butine avec le drame bourgeois, le transcende. Surtout dans Embrasser les ombres. Norén exorcise sa filiation avec O’Neill dans un texte prodigieux, incisif, cruel, d’une violence à la fois exquise et insoutenable. Il se tend et nous tend un miroir obscur, qui nous déchire et nous engage totalement. Il est des nuits que l’on n’oublie pas. 

Lorène de Bonnay

* Expression utilisée par Roméo Castellucci dans la conférence « Un théâtre engagé » (Festival d’Avignon 2012) pour définir plus largement le théâtre.


Long voyage vers la nuit, d’Eugene O’Neill et Embrasser les ombres de Lars Norén

Cie Théâtre du Loup‑Blanc

06 13 03 80 75

www.theatreloupblanc.net

Mise en scène : Jean‑Claude Seguin

Avec : Yves Collignon (Tyrone / O’Neill), Diana Laszlo (Cathleen), Arnaud Denissel (Edmund / Shane), Marie Grudzinski (Mary / Carlotta), Philippe Risler (Jamie / Eugene Jr), Masato Matssra (Saki)

Scénographie : Charlotte Villermet

Création lumières : Hervé Bontemps

Création sonore : Andrea Cohen

Costumes : M. Perrin‑Toinin, P. Varache

Coiffures : Daniel Blanc

Photos : © Fanny Vambacas

Théâtre Girasole • 24 bis, rue Guillaume‑Puy • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 82 74 42

Du 7 au 28 juillet 2012 à 22 h 5, en alternance (O’Neill jours impairs, Norén jours pairs)

Durée : 1 h 50

5 € | 10 € | 15 €