« Loth et son Dieu », de Howard Barker, Théâtre de l’Atalante à Paris

Loth et son Dieu © D.R.

Dialogue avec l’ange

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

Howard Barker est à l’honneur cet hiver dans les théâtre parisiens. Parallèlement au cycle programmé à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, le Théâtre de l’Atalante organise lui aussi un « festival » Howard Barker : au programme, outre « Loth et son Dieu », des lectures et une rencontre avec une universitaire spécialiste de l’auteur (voir détail sur le site www.theatre-latalante.com). L’affiche principale de ce petit théâtre niché au cœur de Montmartre reste toutefois la première création en français de cette œuvre récente (2007-2008), non encore publiée, traduite pour l’occasion par Sarah Hirschmuller. Agathe Alexis en donne une version sobre et sans doute un peu trop statique, qui permet toutefois d’apprécier le texte à sa juste valeur.

Howard Barker n’est pas un auteur réaliste, il n’est pas non plus un auteur facile. Son « théâtre de la catastrophe », notion qu’il a lui-même forgée, installe le spectateur dans un univers inquiétant et le prive de ses repères habituels. C’est un théâtre de l’extrême, un théâtre sans concessions, aux antipodes du divertissement convenu. Pour Barker, qui est aussi théoricien, le choix de la tragédie constitue le meilleur moyen de retrouver l’humain, affadi par notre monde médiatique et consumériste.

Comme les classiques, l’auteur emprunte ses thèmes aux mythes. Il s’inspire ici du récit de la destruction de Sodome dans la Genèse, en retenant l’épisode de l’ange messager venu sauver Loth et sa famille. La mise en scène d’Agathe Alexis accueille les spectateurs dans une salle de bar sordide et plutôt louche, métaphore, comme Sodome elle-même, de notre monde. Une table, quelques chaises : dans cet espace érotisé par deux grands miroirs qui se font face, le « serveur » (le danseur Jaime Flor) entreprend une danse lascive… Rendu successivement aveugle, sourd et muet par l’ange Drogheda, il sera la première victime de la vengeance divine et deviendra le symbole de la souffrance humaine.

Ce Drogheda, interprété de façon très hiératique par François Frapier, est pour le moins dépourvu d’humour. Il ne ressent que mépris pour cette humanité qu’il découvre, pour l’amour-propre insupportable des humains, pour la « connivence pitoyable » des époux et la complaisance de Loth devant les infidélités de sa femme, pour ce serveur « débraillé », pour ce qu’il nomme « les raffinements aberrants et grotesques d’une culture de la dépravation ». Ce monde imparfait, Sverdlosk, la femme de Loth, refuse pourtant de le quitter. C’est une femme de cinquante ans pleine de morgue et de superbe, à qui Agathe Alexis prête son jeu ondoyant et très maîtrisé. Elle défie l’ange qui, fasciné, tombe éperdument amoureux d’elle. Les tête-à-tête entre les deux personnages sont la partie la plus réussie du spectacle.

Il y a un style Barker : des tirades à la fois poétiques et crues. Une parole forte et rythmée qui met les acteurs et le public sous tension. Comme dans la tragédie classique, les personnages sont mus par leur passion. Mais ils parlent un langage moderne, un langage haletant et scandé comme un poème, qui demande un engagement total de l’acteur. L’émotion tragique est à ce prix. Le tragique, ici, c’est d’abord Loth qui l’incarne puisqu’il s’élève contre la volonté de Dieu, et aussi parce qu’il continue à aimer sa femme jusque dans la trahison. Le jeu un peu terne de Michel Ouimet, qui interprète le rôle, parvient-il à ce nécessaire degré d’intensité ? On peut en douter. À cet égard, la scène de l’adultère de Sverdlosk raconté par Loth qui se demande : « Est-ce qu’on peut trahir un homme qui aime la trahison… », un des plus beaux passages du texte, ne convainc pas totalement.

La salle de l’Atalante ayant été reconfigurée pour l’occasion dans le sens de la longueur, les spectateurs sont très proches des acteurs. Ceux-ci se retrouvent véritablement sur la corde raide… Vu le petit nombre de personnages, cet espace scénique démesuré était-il indispensable ? On comprend qu’il a été conçu pour permettre à la « chorégraphie » du serveur torturé par l’ange de s’exprimer, puisque Jaime Flor est avant tout danseur. Mais les contorsions et convulsions répétitives de celui-ci finissent pas lasser et font par contraste paraître les autres acteurs bien figés. Sans doute aurait-il fallu un jeu plus en mouvement pour tirer parti de cet espace. Une demi-réussite donc que ce Loth et son dieu, qui sera tout de même pour beaucoup l’occasion de découvrir un grand auteur encore trop méconnu. 

Fabrice Chêne


Loth et son Dieu, de Howard Barker

Cie Agathe‑Alexis

Mise en scène : Agathe Alexis

Avec : Agathe Alexis, François Frapier, Michel Ouimet, Jaime Flor

Traduction : Sarah Hirschmuller

Chorégraphie : Claire Richard

Scénographie : Christian Boulicaut

Costumes : Dominique Louis

Lumières : Stéphane Deschamps

Recherches musicales et sonores : Jakob

Assistant à la mise en scène : Grégory Fernandes

Compagnonnage artistique : Emmanuel Laskar

Photo : © D.R.

Théâtre de l’Atalante • 10, place Charles‑Dullin • 75018 Paris

Réservations : 01 46 06 11 90

www.theatre-latalante.com

Métro : Pigalle, Anvers et Abbesses

Du 12 janvier au 16 février 2009 à 20 h 30, sauf le samedi à 19 heures, le dimanche à 17 heures, relâche le mardi, sauf le mardi 13 janvier 2009 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

20 € | 15 € | 10 €