« Malentendus, l’enfant inexact », d’après « Malentendus » de Bertrand Leclair, Théâtre de la Renaissance à Oullins

« Malentendus, l’enfant inexact » © Jean-Louis Fernandez « Malentendus, l’enfant inexact » © Jean-Louis Fernandez

Quand la vie sourd

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Éric Massé présente un déchirant réquisitoire sur la situation faite aux enfants sourds en adaptant pour le théâtre le roman de Bertrand Leclair « Malentendus ».

Retrouvailles tendues. Sœur et frères sont réunis dans la demeure bourgeoise familiale pour se partager l’héritage des parents décédés. Plus qu’à la répartition des biens, c’est à un règlement de comptes moral et affectif qu’ils se livrent. Julien, le cadet sourd et absent depuis plusieurs années, déballe le récit terrible de son enfance et de son adolescence. Longtemps contraint par son père à porter des prothèses et à l’oralisme, il revient armé de sa pratique du langage des signes. Son plaidoyer cathartique pour l’adulte libre et amoureux qu’il est devenu et pour la cause des malentendants met en accusation l’éducation forcée qu’il a reçue et critique férocement la violence paternelle et le renoncement maternel.

Balayant avec force malentendus et sous-entendus, Julien, à la fois tendre et brutal, saisit aussi l’occasion de son retour pour faire l’éloge de la communauté des sourds utilisant la langue signée. Il est bon de savoir que la pièce se situe dans les années 1960 et que dans notre pays ce moyen de communiquer ne fut reconnu officiellement qu’en 2005. En réussissant à alterner subtilement histoire individuelle et histoire collective, le spectacle est un formidable occasion de se rappeler que le handicap auditif n’empêche pas la vie de sourdre intensément.

Pour trouver le délicat équilibre théâtral entre chronique d’une famille en crise et description historique de l’évolution de la condition des sourds, Éric Massé, le metteur en scène, échappe à tout didactisme et construit une pédagogie dramatique perspicace. Tout d’abord s’impose la pertinence des choix scénographiques. Des bâches plastiques derrière lesquelles surgissent les personnages floutent leur image. Ils ont probablement quelque secret à cacher. Ces mêmes bâches, arrachées du mobilier qu’elles recouvrent, indiquent aussi la difficulté du partage entre héritiers.

Des panneaux mobiles et coulissants marquent la frontière entre monde intérieur et monde extérieur. Utilisés comme supports d’une décoration surannée ou comme surface de projection accueillant des dessins d’enfant, ils signifient soit l’enfermement bourgeois, soit les rêves d’évasion. Dans une famille où les mots à dire et à entendre sont la source de tous les conflits, ces murs-images prennent une dimension émotionnelle bouleversante. Il y a encore ces escaliers qui offrent aux personnages la possibilité de fuir par la salle, façon de les impliquer socialement parmi l’assemblée des spectateurs. En recourant à cette scénographie mouvante et éclatée, Éric Massé trouve la forme juste pour faire partager les tensions que vivent les protagonistes.

« Malentendus, l’enfant inexact » © Jean-Louis Fernandez
« Malentendus, l’enfant inexact » © Jean-Louis Fernandez

Un autre atout du spectacle est de savoir conjuguer finement temps passé et temps présent. Malentendus, l’enfant inexact tire son efficacité de pouvoir raconter simultanément la mémoire enfantine du sourd grâce aux dessins naïfs d’Émilie Fournier et l’actualité de la représentation par la présence par vidéo interposée d’un acteur interprète (Anthony Guyon) « signant » les dialogues pour le public malentendant assis dans la salle. L’utilisation intelligente et raisonnée des nouvelles technologies assure par glissements d’images projetées le passage du xixe au xxe siècle, où se succèdent, par exemple, portrait d’Edward Graham Bell, farouche partisan de l’oralisme, et photographies des ascendants de Julien.

Il est également important de retenir l’intelligence avec laquelle le metteur en scène a décidé de faire jouer le père et le frère aîné par le même comédien et d’appliquer règle semblable pour les rôles de la mère et de la sœur. Un rapide changement de coiffure, une prompte modification de costume et voilà que se trouvent mises en lumière la transmission ou la contestation des valeurs familiales et l’évolution des mentalités par rapport à la surdité. Qu’elle soit défaite ou coiffée, la chevelure léonine du frère ou du père exprime intensément la puissance de l’hérédité et la soif de pouvoir. Qu’elle soit en élégante ou tristement domestique, la tenue de la sœur ou de la mère révèle la douceur de l’affection ou la soumission au refoulement.

Il en va ainsi de même pour l’apparence de Julien, acteur sourd. Homme physiquement accompli, il refait le parcours de sa naissance à sa vie d’adulte en transformant a minima son habillement, sans jamais réduire sa stature ou travestir sa voix. Cette économie-là favorise la perception de l’essentiel : sa dépendance première d’enfant, la progression irrésistible de son désir de s’affirmer, son irréductible décision de s’affranchir de la tutelle parentale, foyer de tabous et de préjugés.

Le quatuor d’interprètes présents sur le plateau mérite une belle estime. Angélique Clairand (la sœur et la mère) est confondante de simplicité et de tendresse. Son double rôle arpente avec évidence les souffrances de la maternité ou la lucidité de la sororité. Géraldine Berger (l’épouse de Julien) émeut par sa capacité à être en même temps une compagne attentive et une observatrice clairvoyante du conflit entre les héritiers. Simon Delétang (le père et le frère) joue brillamment sa partition aux deux visages. Autoritaire, enthousiaste ou roué, il culmine lorsqu’il s’enivre pour la méthode qui privilégie l’éducation des sourds par l’apprentissage du langage oral. Steve Recollon (Julien) transcende superbement son handicap. Son interprétation explosive n’exclut pas une sensibilité à fleur de peau. Sa parfaite maîtrise du langage des signes authentifie le combat de son personnage et de ses semblables dans la vraie vie. Respect pour cet indiscutable comédien. 

Michel Dieuaide


Malentendus, l’enfant inexact, d’après le roman Malentendus de Bertrand Leclair

Publié aux éditions Actes Sud

Cie des Lumas

Adaptation et mise en scène : Éric Massé

Avec : Géraldine Berger, Angélique Clairand, Simon Delétang, Steve Recollon, et en vidéo, Anthony Guyon

Avec les voix de Richard Brunel, Nicole Poullélaouen et des enfants de la classe moyen-grand de l’école maternelle Pierre Fugain à Pont‑de‑Claix

Scénographie : Éric Massé, accompagné de Didier Raymond

Collaboration artistique et visuelle : Anthony Guyon

Construction des décors : Gabriel Burnod, Gilles Petit, Les Constructeurs

Costumes : Dominique Fournier

Images dessinées : Émilie Senguelin

Lumières : Yoann Tivoli

Son : Raphaël Parseihian

Régie générale et plateau : Simon Lambert‑Bilinski

Photos : © Jean-Louis Fernandez

Spectacle bilingue L.S.F. / français parlé

Malentendus, l’enfant inexact a été couronné par le prix S.A.C.D. Festival Ambivalence(s) 2015

Coproduction : Cie des Lumas, Comédie de Valence-C.D.N. Drôme-Ardèche, Théâtre d’Aurillac, la Halle aux grains, scène nationale de Blois, ville de Pont-de-Claix, les Scènes du Jura-scène nationale

Avec l’accueil en résidence de la ville de Saint-Étienne, du Théâtre de la Renaissance à Oullins

Avec le soutien de la Spedidam et de la S.A.C.D.

Théâtre de la Renaissance • 7, rue Orsel • 69600 Oullins

Tél. 04 72 39 74 91

http://www.theatrelarenaissance.com/

Du 9 février 2016 au 12 février 2016 à 20 heures

Grande salle

Tarifs : de 5 € à 24 €

Avec pass : de 7 € à 10 €