« Mass für Mass » [« Mesure pour mesure »], de William Shakespeare, Odéon‑Théâtre de l’Europe à Paris

« Mass für Mass » © Arno Declair

Un jeu sans commune mesure

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Seize mois après « Damönen », Thomas Ostermeier revient à l’Odéon présenter sa dernière création, « Mass für Mass » (« Mesure pour mesure ») de Shakespeare : une comédie ambiguë et grinçante sur le thème de la justice, servie par une troupe inspirée.

Thomas Ostermeier poursuit son fructueux dialogue avec Shakespeare en mettant en scène une comédie « problématique » : Mass für Mass, écrite en 1603. Celle‑ci tresse ensemble des tonalités burlesque et tragique, des références chrétiennes, médiévales et actuelles ; elle ne contient pas de « héros », fait l’éloge de la contradiction et du disparate, et son dénouement heureux et édifiant ne laisse pas de déranger. Une tragi-comédie contemporaine, en somme.

Vincentio (« le vainqueur »), duc de Vienne, confie la régence du pouvoir au bien nommé Angelo afin d’éprouver sa vertu et son puritanisme : parviendra-t‑il à faire appliquer des lois que lui-même délaissait ? Les apparences sont-elles trompeuses ? Le pouvoir corrompra-t‑il la morale ? Le duc feint de s’éloigner du royaume, mais, en bon génie de conte malicieux (et pervers), observe de près ce qui se passe, en empruntant le costume d’un moine ! Angelo se transforme vite en tyran soucieux de purger la cité vicieuse : il fait fermer les maisons closes et décide de faire pendre Claudio, qui a engrossé sa fiancée alors que leur union n’était pas encore sanctionnée par les autorités religieuses. Lucio, personnage à la fois comique et obscène, demande à Isabelle, la sœur cloîtrée de Claudio qui n’a pas encore prononcé ses vœux, d’intercéder auprès du gouverneur Angelo. Et ce dernier est loin d’être insensible à la vertu incarnée par la jeune fille…

Shakespeare emprunte le thème de « la rançon monstrueuse » (qui remonte à saint Augustin) à une pièce de Whetstone datant de 1578 : une femme accepte de passer une nuit avec l’oppresseur de son mari, mais la sentence est tout de même exécutée ; le fornicateur parjure doit alors épouser sa victime et périr. La version shakespearienne est plus compliquée et recourt à un procédé narratif connu depuis l’Ancien Testament : le stratagème du lit. Angelo croit passer la nuit avec Isabelle, mais son ancienne fiancée, Mariana, a pris sa place, conseillée par le duc. Le retour et la reconnaissance finale de Vincentio, mi‑deus ex machina, mi‑prophète d’une morale consistant à rétribuer chacun en fonction de ses mérites, ponctue la pièce de façon artificielle et délivre un message plus complexe que celui de l’Évangile selon saint Matthieu, auquel il se réfère : « Ne jugez point, et vous ne serez point jugés. Car le jugement que vous portez, on le portera sur vous, et l’on vous mesurera avec la mesure dont vous vous servez ».

La mise en scène d’Ostermeier affronte l’ambiguïté du texte avec infiniment d’intelligence et de créativité. Un même décor est utilisé pour figurer le palais ducal, la maison close, le cloître, la place publique ou la prison : il s’agit d’une pièce carrelée du sol au plafond, fermée, monochrome (marron doré), et contenant des bancs. Sur les murs, des graffitis représentent des femmes lubriques. Cet espace, qui ressemble tantôt à une piscine, un abattoir ou un lieu de confinement, symbolise la cité souillée par l’immoralité, la corruption du pouvoir, mais aussi les lumières de la grâce. Quelques objets suggèrent le conflit entre l’ordre (les lois, la morale, la religion) et le désir (le dégoût de la chair) : le Kärcher utilisé par Angelo pour purifier et baptiser la cité évoque aussi l’éruption de son désir. Le lustre posé au sol signifie, lui, la vacance du pouvoir ducal, mais une fois « remonté », il sert à pendre les bêtes victimes de leurs désirs charnels : une carcasse de porc ou Angelo devenu Pierre l’apôtre. Les costumes des comédiens révèlent une répartition entre les vicieux (déguisés, grimés), les martyrs (en blanc) et ceux qui détiennent le pouvoir (en costards, collerettes sévères ou robes de moine).

Ostermeier a supprimé les scènes liées à l’entremetteuse, son servant Pompée et le criminel Bernardin. En revanche, il en a déplacé d’autres, afin de se recentrer sur les drames et les contradictions des protagonistes : le duc tentateur et rédempteur inquiétant, magicien et metteur en scène ; Isabelle la sainte, parfois figée avec violence dans sa vertu ; Lucio, l’indécent bouffon qui joue avec le vrai et le faux ; et Angelo, l’orgueilleux (mais lucide) qui passe la mesure et refuse son humanité. Il faut d’ailleurs souligner l’interprétation d’orfèvre des comédiens, à commencer par l’immense Gert Voss et le subtil Lars Eidinger.

Ostermeier introduit également des intermèdes chantés et dansés qui rappellent les troubadours du Moyen Âge et le genre de la moralité *. Il s’amuse avec le code shakespearien du déguisement (en faisant jouer Mariana par Claudio et en la transformant en pantin claudiquant). Il souligne enfin le saisissant contraste qui existe dans la pièce entre les scènes tragiques du début (entre Isabelle et Angelo évoquant la justice et la grâce, entre Claudio refusant de mourir et le duc déguisé en moine) et la mascarade de jugement à la fin. Le spectacle semble ainsi aboutir à l’idée (shakespearienne ?) que rien n’a d’importance en définitive, dans ce grand théâtre du monde, puisque l’homme est incapable de tout comprendre et de juger… Seul compte le jeu. Et quel grand jeu, ici ! 

Lorène de Bonnay

* Moralité, n. f. Au Moyen Âge, œuvre théâtrale en vers qui mettait en scène des personnages allégoriques et avait pour but l’édification morale.


Mass für Mass, de William Shakespeare

En allemand surtitré

Schaubüne de Berlin

Traduction : Marius von Mayenburg

Mise en scène : Thomas Ostermeier

Avec : Bernardo Arias Porras, Lars Eidinger, Franz Hartwig, Jenny König, Erhard Marggraf, Stefan Stern, Gert Voss, Carolina Riaño Gómez (chant), Nils Ostendorf (trompette), Kim Efert (guitare)

Dramaturgie : Peter Kleinert

Scénographie : Jan Pappelbaum

Costumes : Ulrike Gutbrod

Lumières : Urs Schönebaum

Direction musicale : Timo Kreuser

Musique : Nils Ostendorf

Photo : © Arno Declair

Odéon-Théâtre de l’Europe • place de l’Odéon • 75006 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

www.theatre-odeon.eu

Métro : Odéon

R.E.R. B : Luxembourg

Du 4 au 14 avril 2012 à 20 heures, dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 2 heures

De 32 € à 6 €