« Non c’est pas ça ! Treplev Variation », Collectif Le Grand Cerf Bleu, Le Centquatre, à Paris

« Non c’est pas ça ! (Treplev Variation) », du Collectif Le Grand Cerf Bleu, librement inspiré de « La Mouette » d’Anton Tchekhov © Simon Gosselin

La mouette rieuse 

Par Bénédicte Fantin
Les Trois Coups

Lauréat du prix du public du Festival Impatience en 2016, le Collectif du Grand Cerf Bleu présente sa digression drôle et touchante autour de « La Mouette » de Tchekhov.

Le spectacle se veut un constat d’échec. Les trois comédiens aux mines déconfites s’adressent au public : leur metteur en scène est décédé et les autres membres de la troupe ont quitté le projet. Bref, La Mouette ne pourra être jouée… du moins pas sous la forme attendue. Malaise dans la salle. Les rires, d’abord hésitants, se libèrent franchement au terme d’une minute de silence bancale, en hommage au metteur en scène et ami défunt. Les spectateurs sont alors embarqués dans une joyeuse entreprise de ratage assumé, l’échec étant le moteur de cet attachant trio. Les trois comparses s’emparent des rôles de leurs partenaires démissionnaires et ils tentent de rejouer quelques scènes de la pièce de Tchekhov. Tandis que le découragement les assaille, la pièce se joue malgré eux. Les désillusions des trois comédiens apparaissent comme des échos contemporains aux rêves d’actrice de Nina, à l’amour déçu de Treplev, ou encore à la recherche de perfection de l’écrivain Trigorine.

Avec génie, la création parvient à redonner vie au texte fondateur en faisant mine de ne pas y toucher. Les comédiens accouchent d’une mouette qui prend la forme d’une bouée gonflable, une mouette décalée certes mais qui nous parle comme jamais. Ainsi que le souligne Trigorine, à propos du processus d’écriture : « il ne s’agit pas de formes anciennes ou modernes, mais d’écrire sans penser à tout cela, pour libérer son cœur, simplement ». De même, en recourant à l’écriture de plateau et grâce à un travail d’improvisation autour du texte de Tchekhov, Laureline Le Bris-Cep, Gabriel Tur et Jean‐Baptiste Tur ont écrit une fiction pleine de fraîcheur, qui peut s’apprécier sans avoir lu le texte dont elle est librement inspirée.

Bréviaire des comédiens

Le lac et la maison de campagne de Sorine, qui servent de décor aux personnages de Tchekhov, sont ici troqués pour un autre lieu de villégiature, plus populaire mais tout aussi rituel : le camping. Un barnum, une table de camping, un transat : les conditions idéales pour se laisser aller aux confidences, l’apéro vin blanc-cacahuètes aidant (chauvine réponse à la vodka tchekhovienne). On retrouve l’ambiance des scènes collectives de Tchekhov, lors desquelles l’apparente convivialité masque l’extrême solitude des personnages. Les épisodes comiques s’enchaînent : course poursuite dénudée, déclaration d’amour sous forme de solo rock…L’engagement physique des acteurs et le bel accompagnement musical assurent un rythme soutenu mais ils n’empêchent pas les parenthèses touchantes. Parmi elles, l’entrée de la comédienne qui joue Arkadina clôt la mise en abyme en appelant les trois jeunes interprètes à « retourner dans le théâtre ».

« Non c’est pas ça ! (Treplev Variation) », du Collectif Le Grand Cerf Bleu, librement inspiré de « La Mouette » d’Anton Tchekhov © Simon Gosselin
« Non c’est pas ça ! (Treplev Variation) » © Simon Gosselin

Tous manient à merveille l’art du décalage. Le trio semble révéler tout le potentiel comique insoupçonné de la pièce de Tchekhov, à l’image du titre de leur création. Plus qu’une simple invention comique annonçant la dimension déceptive de la pièce, le titre – « Non c’est pas ça ! » – est en réalité une fidèle citation du monologue final de Nina. En donnant l’impression d’improviser en permanence les comédiens/personnages parviennent à susciter une belle qualité d’écoute. Les nombreuses adresses au public, pour tenter de justifier cette mouette boiteuse, instaurent un climat d’empathie qui rappelle les codes du clown.

Certains morceaux de bravoure de Tchekhov se fondent dans la partition musicale ou s’entremêlent aux dialogues. Le fameux monologue de Nina est ainsi une remarquable réponse au doute qui agite la troupe : « Je sais maintenant que dans notre métier, l’essentiel n’est ni la gloire ni l’éclat, tout ce dont je rêvais, l’essentiel, c’est de savoir endurer. Apprends à porter ta croix et garde la croyance. J’ai la foi, et je souffre moins, et quand je pense à ma vocation, la vie ne me fait plus peur ». Un bel hommage à ce véritable bréviaire des comédiens ! 

Bénédicte Fantin


« Non c’est pas ça ! (Treplev Variation) », du Collectif Le Grand Cerf Bleu, librement inspiré de « La Mouette » d’Anton Tchekhov

Traduction et adaptation : Marina Voznyuk

Une création du Collectif Le Grand Cerf Bleu : Laureline Le Bris-Cep, Gabriel Tur, Jean‐Baptiste Tur

Avec : Coco Felgeirolles, Laureline Le Bris‐Cep, Gabriel Tur, Jean-Baptiste Tur

Assistante à la mise en scène : Juliette Prier

Création sonore et musique : Raphaël Barani, Jean Thevenin, Fabien Croguennec et Gabriel Tur

Création et régie lumière : Xavier Duthu

Regard scénographique : Jean-Baptiste Née

Administration, production, diffusion : Léa Serror (Copilote)

Assistante à l’administration et logistique : Joséphine Huppert (Copilote)

Photographies : © Simon Gosselin

Le Centquatre • 5 rue Curial • 75019 Paris

Du 5 au 14 octobre 2017, à 20 h 30, le dimanche à 17 heures, relâche le 9 octobre, puis tournée

De 12 € à 15 €

Réservations : 01 53 35 50 00