« Nous, rêveurs définitifs », de Clément Debailleul et Raphaël Navarro, Théâtre du Rond‑Point à Paris

Nous, rêveurs définitifs © Charlélie Marangé Nous, rêveurs définitifs © Charlélie Marangé

Cousu de main d’or dans l’étoffe des songes

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Virtuoses dans leurs disciplines, Yann Frisch, Étienne Saglio et Ingrid Estarque s’imposent comme les représentants majeurs de la magie nouvelle. Réunis dans un cabaret, qui se veut une grande fête de la magie, ils cartonnent au Théâtre du Rond‑Point, avec Éric Antoine en invité d’honneur.

Pas de magie classique, dans Nous, rêveurs définitifs. Ici, des balles changent de couleur en plein vol, des objets prennent vie, une danseuse lévite, des hologrammes volent la vedette aux prestidigitateurs. Démons et merveilles surgissent aussi de nulle part, entre un ballet de colombes mécaniques et des étincelles de vie. À moins que ce ne soit des pépites de mort ? Dans ce spectacle cousu de main d’or dans l’étoffe des songes, sortilèges et tours de passe-passe font l’éloge du mystère. Un éblouissement collectif qui met les sens sens dessus dessous. Formidable invitation au rêve, ce subtil mélange d’illusions, d’humour et de lyrisme est un enchantement.

C’est au sein de la compagnie 14:20 que les auteurs et metteurs en scène Clément Debailleul et Raphaël Navarro, accompagnés de l’anthropologue et dramaturge Valentine Losseau, ont impulsé le renouveau de l’art magique. Cette forme actuelle, en plein essor, compte aujourd’hui plus d’une soixantaine de compagnies partout dans le monde. En croisant de nombreuses pratiques (danse, théâtre, cirque, marionnette, peinture, cuisine, mode, arts numériques, etc.), elle affirme la magie comme un langage foisonnant, résolument contemporain. Ce cabaret en est la preuve. Vivante et jubilatoire.

L’illusionniste Yann Frisch, le jongleur magicien Étienne Saglio, ainsi que la danseuse contemporaine Ingrid Estarque font partie des fidèles de ce collectif. De fortes personnalités qui ont déjà créé des spectacles mémorables. Après des collaborations prestigieuses avec l’écrivain Michel Butor, le couturier Jean‑Paul Gaultier, le chorégraphe Philippe Decouflé, le Cirque du Soleil, le trompettiste Ibrahim Maalouf, le chef cuisinier Alexandre Gauthier, la chef d’orchestre Laurence Équilbey, la compagnie 14:20 a cette fois-ci convié Éric Antoine et sa partenaire Calista Sinclair, stars d’une prestidigitation plus classique et populaire, pour un « cabaret magique » (sous-titre de Nous, rêveurs définitifs) qui se veut une grande fête de la magie.

Enchantements

Sources d’émerveillement, drôlissimes, les numéros rassemblent large, en effet, mais les codes traditionnels sont ici revisités. En Monsieur Loyal, Éric Antoine exploite sa verve fort à propos. Il en fait des tonnes, comme à son habitude. Toutefois, il gagne en épaisseur, si l’on peut dire, car il est doué, le bigre. Dans Foin de lapin, il serait plutôt du genre à faire apparaître le chapeau du lapin que l’inverse. Un poil décalé, mais moins que son comparse Yann Frisch, tout aussi hirsute et quant à lui carrément « barré ». Ce champion de magie close-up de France, puis d’Europe, et enfin du monde en 2012, avec le numéro Baltass, dont la vidéo (https://www.youtube.com/watch?v=s71C1DHHEP0) a créé le buzz sur Youtube avec plus de 4 millions de vues en trois semaines, compose un personnage borderline complètement dépassé par les évènements. Détraqué ? Perché, en tout cas. Surtout dans son numéro Éternel vertige.

Fichtre ! Tous deux font la paire pour mettre de l’ambiance. Au moment du faux entracte, ils prennent les spectateurs à partie pour des tours de cartes, avec le risque de les assommer, au propre et au figuré, en choisissant des membres de l’assemblée au moyen d’un objet volant. Une mise à contribution classique du public, là encore détournée, car ça part évidemment en vrille. « Ni vu ni connu, je t’embrouille ».

Du rêve, encore du rêve !

Burlesque et onirique, le spectacle doit son succès au mélange des genres. Avec Étienne Saglio, maître dans le jeu des apparitions et disparitions, les frontières explosent. Ses fantasmagories nous plongent au cœur de contes symboliques peuplés de créatures étranges. L’inanimé prend vie, et ses métamorphoses nous laissent médusés. Ces images – une invitation à contempler l’invisible – nous hantent longtemps. Alchimiste ou guide des âmes, Saglio ?

Les prestations d’Ingrid Estarque sont aussi empreintes d’une grande sensibilité. Tout en délicatesse, la danseuse nous offre des moments suspendus d’une rare intensité et surtout impossibles à réaliser dans la « vraie vie ». Mais comment fait-elle pour s’amender ainsi de la pesanteur ? Quoi qu’il en soit, la poésie à fleur de peau de ses numéros fait littéralement quitter terre.

Virtuoses dans la transformation du réel, ces artistes-là donnent à rêver. Les lumières (magnifiques), le recours aux effets spéciaux, l’utilisation pertinente des nouvelles technologies concourent à la réussite de l’ensemble. Enfin, la musique tient un grand rôle : la jeune pianiste Madeleine Cazenave et l’étonnant Camille Saglio, qui chante remarquablement et joue aussi bien d’instruments traditionnels que de sa guitare, proposent un répertoire éclectique mâtiné de musiques du monde, autant de voyages fabuleux.

Rien à voir, donc, avec le divertissement de music-hall auquel la magie a trop longtemps été associée. Pas de doute ! Avec ces artistes pleins de génie réunis dans cette ode festive et poétique, avec ces histoires racontées, en filigrane, et la présentation de ces univers si singuliers, la magie nouvelle a bel et bien accédé à un art majeur. 

Léna Martinelli

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Nous, rêveurs définitifs, de Clément Debailleul et Raphaël Navarro

Cie 14:20 • 49, rue Jean‑Baptiste Lulli • 76000 Rouen

Tél. 02 77 76 21 99

Courriel : contact@1420.fr

Site : http://www.1420.fr/

Avec : Éric Antoine, Ingrid Estarque, Yann Frisch, Étienne Saglio, Calista Sinclair, Madeleine Cazenave, Matthieu Saglio

Photo : © Charlélie Marangé

Théâtre du Rond‑Point • salle Renault‑Barrault • 2 bis, avenue Franklin‑D.‑Roosevelt • 75008 Paris

Réservations : 01 44 95 98 21

Site du théâtre : www.theatredurondpoint.fr

Du 2 juin au 3 juillet 2016 à 21 heures, le dimanche à 15 heures, relâche les lundis, les 5 et 7 juin

Durée : 1 h 30

38 € | 28 € | 18 € | 16 € | 12 €

Autour du spectacle

  • Dimanche 26 juin, à l’issue de la représentation, à la librairie du Rond‑Point, rencontre-dédicace à l’occasion de la sortie du livre Robert Houdin : le roi des magiciens de Philippe Beau et Axelle Corty, publié aux éditions À dos d’âne.
  • Rêves in situ– Installations magiques
    La magie enchante le Rond‑Point. À l’invitation de Clément Debailleul et Raphaël Navarro, quatre artistes de magie nouvelle présentent des extraits de leurs pièces, performances ou installations disséminés dans les différents espaces du théâtre. Avec Blizzard Concept, Arthur Chavaudret, Étienne Saglio et la compagnie Zampanos.

Le C.D. Nous, rêveurs définitifs, musique originale de Madeleine Cazenave et Camille Saglio, est en vente à la librairie du Rond‑Point au prix de 15 € et sur demande auprès de camilleetmadeleine@gmail.com au prix de 10 €.

Sites : https://madeleinecazenave.bandcamp.com

http://www.manafina.fr/Camille-Saglio.html

Tournée

  • Les 12 et 13 mai 2017, à l’Avant-Seine Théâtre de Colombes (92)
  • Du 8 au 10 juin 2017, à Odyssud, centre culturel de Blagnac (31)

Bande-annonce : http://rondpointparis.tumblr.com/post/119297634077/un-petit-avant-go%C3%BBt-du-spectacle-nous-r%C3%AAveurs