« Occident », de Rémi De Vos, le Rideau au Théâtre Marni à Bruxelles

« Occident » © Émilie Lauwers « Occident » © Émilie Lauwers

Malaise dans la civilisation

Par Johanne Boots
Les Trois Coups

L’analyse d’une civilisation occidentale malade de ses contradictions, à travers les perpétuelles disputes d’un couple aux limites de l’autodestruction : avec la mise en scène d’« Occident » de Rémi De Vos, Frédéric Dussenne signe un spectacle efficace et mordant, qui était à l’affiche du Rideau de Bruxelles jusqu’au 15 décembre 2012.

Tous les soirs, la même routine, hilarante et sinistre. Lui, la quarantaine imprégnée d’alcool, rentre à la maison chercher une bagarre qu’Elle semble attendre avec un empressement las. Quelques injures de circonstances, et c’est parti pour la bataille rangée. Lui revient du Palace, où il a enchaîné les verres avec Mohamed, son copain de comptoir, un Arabe, mais qui boit lui aussi, alors ça ne pose pas de problème, pour le moment. Un jour, au Palace, ledit copain se fait casser la figure par des Yougoslaves, Lui ne réagit pas : « J’en suis pas au point de me faire tuer pour un Arabe, tu m’excuseras ! ». Elle, résignée et belliqueuse, l’insulte, le provoque, s’invente des amants pour le faire enrager.

La vie se passe, les beuveries aussi, mais au Flandre cette fois-ci, avec les « vrais Français », les habitués de ce P.M.U. où Lui passe désormais ses soirées. La rumeur chuchote que Mohamed a arrêté de boire et s’est laissé pousser la barbe. Ça le révolte, Lui. Alors, il élabore des plans, avec l’aide des Français, puis celle des Yougoslaves : l’attaquer avant qu’il ne l’atteigne, on ne sait jamais.

Chronique du fascisme ordinaire

Une heure de temps pour faire la chronique de la lente montée d’un fascisme ordinaire : prenant pour toile de fond la débâcle d’une société démocratique où la liberté prend le pas sur toutes les autres valeurs au point de tolérer l’intolérance, le spectacle de Frédéric Dussenne met au jour les racines de l’inexorable glissement vers les extrémismes. L’ennui, le désœuvrement, la frustration née d’une vie terne, autant de maux qui trouvent dans la haine de l’autre un exutoire.

Le décor, une salle de bain sommaire – rideau en plastique fleuri, pommeau de douche argenté, carrelage au sol –, est à l’image de cet Occident qui se disloque : moderne, froid et hygiéniste, un lieu sans vie qui accueille les insultes et les discours vengeurs des personnages et contraste par sa blancheur nette avec les idées nauséabondes qui y sont exprimées. Avec humour et une grande subtilité, l’espace renvoie tout à la fois aux fantasmes et aux limites du couple. C’est le lieu où l’homme ressasse ses envies de meurtre et de relations sexuelles, c’est aussi le seul horizon de ses échanges avec la femme, l’enclos dans lequel sont contenues leurs vies étroites, où la fuite n’est ni possible ni souhaitée.

Rythmant le spectacle, quatre chansons de Michel Sardou viennent ponctuer les joutes verbales des deux protagonistes, dessinant en creux le portrait de l’Occidental moyen, un chauvin fanatique prêt à quitter son pays dès que celui-ci ne le satisfait plus, exaltant la violence comme un symbole de la virilité, chérissant le siècle d’or où l’Afrique et l’Asie asservies formaient un terrain de jeux et de fêtes pour les Européens. Passé l’hilarité, les paroles de ces tubes mises bout à bout finissent par susciter un malaise inquiétant, dès lors que l’on réalise l’extrémisme de propos ayant pourtant pignon sur rue au sein des radios et des télévisions. La réussite du spectacle de Frédéric Dussenne tient à cela : parvenir à dessiner par touches subtiles le portrait désopilant d’une civilisation à l’agonie, sous la forme d’un miroir terrifiant pour qui s’y reconnaît. 

Johanne Boots


Occident, de Rémi De Vos

Actes-Sud Papiers, 2006

L’Acteur et l’Écrit-Cie Frédéric‑Dussenne • avenue de la Couronne 216 • 1050 Bruxelles

Mise en scène : Frédéric Dussenne

Assistante à la mise en scène : Quentin Simon

Avec : Valérie Bauchau et Philippe Jeusette

Costumes : Lionel Lesire, assisté de Marion Jouffre

Scénographie : Vincent Bresmal

Régie : Damien Zuidhoek

Lumières : Renaud Ceulemans

Orchestration des chansons : Pascal Charpentier

Photos : © Émilie Lauwers

Le Rideau au Théâtre Marni • rue de Vergnies 25 • 1050 Bruxelles

Site internet : www.rideaudebruxelles.be

Courriel de réservation : contact@rideaudebruxelles.be

Réservations : 02 737 16 01

Du 4 au 15 décembre 2012 à 20 h 30, mercredi à 19 h 30, dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 1 heure

20 € | 14 € | 10 €

Tournée :

  • Le 15 janvier 2013 à la Maison de la culture d’Arlon
  • Le 17 janvier 2013 au centre culturel d’Huy
  • Les 25 et 26 janvier 2013 au Moulin de Saint-Denis à Obourg
  • Le 1er février 2013 au centre culturel de Rixensart
  • Le 5 février 2013 au centre culturel de Dinant
  • Le 6 février 2013 au centre culturel de Ciney
  • Les 7 et 8 février 2013 au festival Paroles d’hommes à Verviers