« Occident », de Rémi De Vos, Théâtre des Treize‑Vents à Montpellier

Occident © Marie Clauzade

« Occident » : putain, quelle pièce !

Par Marie-Christine Harant
Les Trois Coups

Après les savoureuses mises en bouche « Débrayage » et « Alpenstock », au Théâtre d’O, le mois Rémi De Vos à Montpellier s’achève par une reprise de son chef-d’œuvre, « Occident », dans la production de la Cie In situ. En revoyant la pièce, on en découvre les mille et une richesses dissimulées sous une langue ordurière qui bouscule les codes de la bienséance. Putain, quelle pièce !

Il faut bien commencer par là : la langue de Rémi De Vos, qui peut effaroucher les plus chastes oreilles. L’auteur enfile les mots grossiers comme Racine les alexandrins, dans les dialogues au vitriol de cette comédie intimiste noire. Attention, on a dit grossier, on n’a pas dit vulgaire : la nuance est de taille. Malgré les mots pour le moins très crus – putain, salope, merde –, on ne tombe pas dans le graveleux, dans l’obscène, dans le porno, on ne « nique » ni au propre ni au figuré. Rassurez-vous, cette langue porte un propos qui vole nettement au-dessus de la ceinture : la dissection au scalpel d’un couple en décomposition qui ne tient que par le jeu. Celui des mots, de la vie, en une sorte de rituel. Sept tableaux et un bref épilogue pour dire le malaise de ce couple n’appartenant pas à une classe sociale bien définie, des gens d’aujourd’hui en tout cas.

Pour fuir le huis clos de son foyer, Lui (Philippe Hottier) va picoler du Palace au Flandre en compagnie de son copain Mohamed. On ne sait de quoi est faite la journée d’Elle (Stéphanie Marc), fidèle au rendez-vous du soir pour entendre l’homme raconter sa journée dans le langage fleuri déjà évoqué. Avec flegme, la femme écoute l’homme déverser son flot d’insultes. On l’imagine soumise. L’impression se dissipe rapidement. Malgré les apparences, l’homme se révèle dominé par la femme. Il se dit impuissant, il l’est peut-être sexuellement, mais il est surtout castré dans sa tête. Il entretient des relations troubles avec sa femme, à la fois enfant provocateur face à sa mère et en allégeance vis-à-vis de celle qui le méprise. En effet, pour avoir lu et vu la pièce à plusieurs reprises, le thème des rapports sadomasochistes s’impose. Ils veulent se quitter, mais n’y parviennent pas, ils sont liés. Lui menace de la tuer pour que cesse son cauchemar, comme le taureau qui provoquerait son matador. Elle reste pour le pousser dans ses derniers retranchements et lui arracher un « Je t’aime », au milieu de ses larmes de poivrot.

La mise en scène de Dag Jeanneret d’une précision diabolique, tout en apesanteur, met en lumière ce combat de la parole qu’est Occident, également comédie grinçante sur fond de racisme ordinaire. Jeanneret fuit le réalisme : les partenaires ne se rapprochent jamais, ne se touchent pas, aucun accessoire ne vient surligner le texte. La scénographie abstraite de Cécile Marc évoque davantage un ring qu’un foyer. Les comédiens jouent tantôt face à face sur un praticable, tantôt côte à côte, elle assise sur une chaise, lui debout. Entre chaque tableau, un noir accompagné d’un concerto de Vivaldi vient en contrepoint raffiné au rythme vivace de la pièce. Lui déambule, s’agite, hurle. Elle ne fait pratiquement aucun geste. Quelques intonations, quelques regards suffisent à exprimer ses sentiments. À ce jeu-là, Stéphanie Marc est la reine. Sa classe folle nous impressionne dans chacun de ses rôles. Philippe Hottier, un ancien de chez Mnouchkine, joue l’homme avec l’énergie du désespoir. Meurtri jusqu’au plus profond de son âme, il extériorise par la violence des mots et du ton son malaise intérieur. Il est sublime. Un chef-d’œuvre donc que cet Occident. Occident ? Mais c’est là que le soleil se couche et « Nos soleils couchants sont des apothéoses ». Putain de pièce ! 

Marie-Christine Harant


Occident, de Rémi De Vos

Actes Sud-Papiers

Cie In situ • Sortie ouest • domaine de Bayssan • 34500 Béziers

04 67 28 37 32

www.sortieouest.fr

relationspubliques@sortieouest.fr

Mise en scène : Dag Jeanneret

Avec : Stéphanie Marc, Philippe Hottier

Scénographie : Cécile Marc

Création lumière : Christian Pinaud

Photo : © Marie Clauzade

Théâtre des Treize-Vents • C.D.N. Languedoc-Roussillon • domaine de Grammont • 34965 Montpellier

Réservations : 04 67 99 25 00

Du 9 au 11 mars 2010 à 19 heures, le 12 mars 2010 à 20 h 45

Durée : 1 heure

21 € | 14 €

Tournée :

  • 19 mars 2010, Théâtre Albarède, Ganges
  • Du 31 mars au 2 avril 2010, le Théâtre, Narbonne
  • Du 7 au 18 avril 2010, Théâtre Gérard‑Philipe, Saint-Denis
  • Du 20 au 22 mai 2010, Théâtre des Salins, Martigues

Reprise

Théâtre du Rond-Point • 2 bis, avenue Franklin‑D.‑Roosevelt • 75008 Paris

01 44 95 98 21

Attention changement de distribution côté masculin, car Philippe Hottier est remplacé par Christian Mazzuchini

Du 5 mars au 6 avril 2014