« Oncle Vania », d’Anton Tchekhov, Théâtre Essaïon à Paris

Un Tchekhov qui a la vodka triste

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

En renonçant à faire de Vania un Russe, Nicaud se prend les pieds dans la steppe.

Ce sont des choses qui arrivent quand on se rend, après les autres, à un spectacle qui a fait l’unanimité. Mon tort est sans doute d’être allée trop tard voir cet Oncle Vania qui ravit le public depuis qu’il a obtenu le Coup de cœur du Club de la presse au Off d’Avignon 2016. Je m’attendais à une grande cuvée dans un millésime exceptionnel. J’ai trouvé un honnête effort de déringardisation d’un texte parmi les plus difficiles à mettre en scène, surtout lorsqu’on n’a pas derrière soi le budget illimité d’une grosse compagnie. Mais les réussites sont incomplètes, les intuitions ne sont pas poussées jusqu’au bout de leurs possibilités, certains partis pris, contestables.

Oncle Vania est, comme plusieurs œuvres de Tchekhov, l’histoire d’une maison avant d’être celle de personnages. Il n’y a pas d’autre intrigue que la mise en vente d’un domaine patriarcal, catalyseur qui précipite vers la crise une demi-douzaine de petites vies mesquines, déchiquetées par un quotidien ennuyeux à mourir. Au centre de cette implosion généralisée, l’oncle, Vania, et la nièce, Sonia, sont deux désespérés magnifiquement interprétés, je ne leur mégoterai pas les louanges, par Fabrice Merlo et Marie Hasse. Le metteur en scène Philippe Nicaud incarne, lui aussi avec une grande vérité, Astrov, médecin de campagne qui a perdu le feu sacré.

Mais il y a trop d’éléments de guingois dans cette version, à commencer par le choix de réduire à cinq personnages une pièce prévue pour huit. Recentrer l’intrigue sur un huis clos à cinq revient à oublier que c’est la maison qui est le protagoniste et non les personnages, toujours anecdotiques, toujours pléthoriques, chez un dramaturge qui magnifie l’outrance brouillonne. Épurer Tchekhov, c’est un peu avoir l’ivresse triste. Tout le long de la représentation m’a trotté dans la tête la réplique de Michel Audiard : « Vous avez le vin petit et la cuite mesquine. Dans le fond, vous ne méritez pas de boire. » 1.

Vania est russe, et on ne peut pas échapper au fait qu’il est russe, de même que le trou perdu qui est le cadre de l’action est quelque part au milieu d’une taïga étalée sur 9 000 km d’est en ouest. Il y a peu d’endroits où l’on s’ennuie aussi parfaitement que dans l’immensité du plus grand pays du monde. Philippe Nicaud part de la louable intention de débarrasser Tchekhov de tout son folklore : l’objectif n’est pas absurde, mais le travail est plus complexe qu’il n’y paraît. Non, il ne suffit pas de remplacer le samovar par une cafetière Moulinex pour débarbouiller le texte. Ou alors des phrases comme « À la troisième semaine du carême, un patient est mort chez moi sous chloroforme » sonnent incroyablement toc.

Un Tchekhov non russe, pourquoi pas ? Mais, dans ce cas, il faudrait dérussifier la totalité de la pièce. En sort‑elle vraiment grandie, la pièce ? Rien n’est moins sûr. Les chansons françaises jouées à la guitare sont sans grand intérêt. L’introduction se traîne en longueur. On s’amuse enfin quand tout part en vrille, dans une vraie cuite à la vodka, mais un peu tard. Je dois être quelqu’un de naturellement ronchon, car le public, lui, était ravi, qui a ovationné d’un triple rappel les comédiens. Apparemment, ce spectacle plaît. 

Élisabeth Hennebert

  1. Réplique de Jean Gabin dans Un singe en hiver, d’Henri Verneuil, 1962, dialogues de Michel Audiard.

Oncle Vania, d’Anton Tchekhov

Cie Théâtrale francophone

https://cietheatralefrancophone.jimdo.com

Adaptation et traduction : Céline Spang et Philippe Nicaud

Mise en scène : Philippe Nicaud

Avec : Marie Hasse, Fabrice Merlo, Philippe Nicaud, Céline Spang, Bernard Starck

Collaborations artistiques : Damiane Goudet et Arevik Martirossian

Chorégraphie : Perrine Trouslard

Composition musicale et chant : Philippe Nicaud

Photos : © D.R.

Théâtre Essaïon • 6, rue Pierre‑au‑Lard • 75004 Paris

www.essaion.com

Métro : Hôtel-de-Ville (ligne 1) ou Rambuteau (ligne 11)

Jusqu’au 19 mars 2017, le jeudi à 19 h 30 et le dimanche à 18 heures. Puis Off d’Avignon 2017 (Théâtre des Corps-Saints)

Réservations : 01 42 78 46 42

Tarifs : 20 €, 15 €

Durée : 1 h 30