« Par le Boudu » de Bonaventure Gacon, Théâtre de la Cité‑Internationale, « Carnages » de François Cervantes, Théâtre de Sartrouville

Par le Boudu © D.R. Par le Boudu © D.R.

Clowns à gogo

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Qu’ils soient seuls ou en groupe, les clowns font rage cette saison. Du poil à gratter, tout d’abord avec « Par le Boudu », le nouveau monologue de Bonaventure Gacon, un spectacle grinçant à la sensibilité rare. Par contre, on est moins gaga de « Carnages », la dernière création de François Cervantes qui réunit pas moins de sept clowns. Beaucoup de pitres au nez rouge sur nos scènes, donc, mais plutôt pour un public d’adultes. Deux spectacles qui nous rappellent combien nous avons besoin de nous rassembler dans nos sociétés individualistes.

Ce clown-là s’est déjà taillé une sacrée réputation. Affreux, sale et méchant, il est connu pour ses frasques. Barbe hirsute et manteau miteux sur le dos, ce mauvais bougre est ici dans sa grotte, toujours aussi bourru, un peu comme le Boudu sauvé des eaux (petit clin d’œil à Michel Simon, immense interprète du fameux personnage de Jean Renoir). Bourru et bourré, le Boudu ? C’est sûr, ce dernier ne boit pas de la glace. Plutôt de la vinasse. Sauf que sa bouteille est vide, comme son assiette, d’ailleurs. Rien à bouffer ! Pourtant, quand cet ogre à l’appétit hors norme nous raconte qu’il vient de kidnapper une petite fille, on a du mal à croire qu’il va en faire son repas, même s’il arbore plus tard une robe… carmin. Celle du Petit Chaperon rouge ?

« J’suis un peu tout seul, moi »

Ours mal léché ? Gros méchant loup ? Ce clown-là est un peu tout ça à la fois. Un drôle d’oiseau ! « Moi, j’suis méchant… J’suis méchant moi ! » C’est plutôt rare des clowns qui s’avouent un tel vice… Il a beau le répéter en boucle, on sent bien que, dans le fond, il ne ferait pas de mal à une mouche. Il est juste bon à cogner sa foutue chaise déglinguée. Ce clown bougon et bossu n’est rien d’autre qu’un exclu qui crève de solitude : « J’suis un peu tout seul, moi ». Dégoûté de la vie mais bavard, le Boudu éructe de sa grosse voix, il grogne. Il s’attendrit aussi d’une poêle à frire, sa seule amie, qui présente de la rouille : le début de la fin… Et que deviendra-t-il lui, alors, quand la tache aura fait un trou ? À bout, le Boudu soliloque. Pour passer le temps, il se prépare un drôle de gueuleton. Pourtant, il ne risque pas de se gaver ! Auguste fatigué, sa vie vaut bien peu.

Pas de gags à gogo, ici ! Clochard céleste, le Boudu est plus désespéré que franchement drôle, mais il reste avant tout un clown. Gaffeur, il n’en est pas à une bourde près. Grossier, il n’en rate pas une. Acrobate des bas-fonds, il multiplie les gadins quand il tente de déclamer son poème en patin à roulettes. ça roule vraiment pas pour lui ! Mais toujours prompt à bondir, ce gaillard enchaîne pirouettes et chutes spectaculaires. Formé au C.N.A.C. (Centre national des arts du cirque), Bonaventure Gacon réalise une performance exceptionnelle grâce à son incroyable agilité. Explorant un registre de jeu inhabituel, il campe surtout un personnage d’une humanité profonde. Si elle nous bouscule, cette brute épaisse au grand cœur nous touche aussi infiniment.

Plus il y a de clowns, plus on s’amuse ?

Cela fait déjà depuis 2001 que Bonaventure Gacon tourne ce monologue poétique. Mais il lui arrive également de s’inviter à la fête avec d’autres clowns, comme ceux de François Cervantes, qui l’a d’ailleurs aussi formé. Fin connaisseur du répertoire que nous ont laissé les célèbres nez rouges du début du xxe siècle (Pipo et Rhum, Dario et Bario, les frères Fratellini…), le directeur artistique de la compagnie de l’Entreprise rassemble en effet, dans Carnages, quelques grandes figures aptes à rendre hommage aux pitres passés.

« Carnages » © Christophe Raynaud de Lage
« Carnages » © Christophe Raynaud de Lage

Travaillant depuis vingt‑cinq ans sur le sujet des clowns, ce metteur en scène, qui en a déjà réuni trois fameux dans un précédent spectacle, élargit maintenant le cercle à quatre nouveaux membres. Présenté comme une fête collective, un rassemblement de clowns, Carnages évoque cette évolution majeure quand les stars du cirque ont quitté la piste pour la scène des music-halls. À tour de rôle, les sept personnages investissent alors un théâtre abandonné et fondent, en direct, une nouvelle société. Eux, ces doux rêveurs, ces marginaux mi-anges, mi-bêtes, osent proposer une autre façon d’être ensemble.

Hélas, au lieu de folie, de démesure, les propositions de mise en scène sont en demi-teinte. Cervantes s’attache principalement à l’apparition de chaque clown sur la scène, sans doute pour mieux creuser la question de leur présence. Seulement, ces gus-là semblent un peu perdus sur le vaste plateau du Théâtre de Sartrouville. Dommage qu’une sourde mélancolie l’emporte sur le formidable souffle de liberté auquel on pouvait s’attendre à propos de cette grande figure du nouveau cirque que représente désormais le clown. Du coup, les gags tombent à plat, et on s’ennuie ferme. Même les excellents Dominique Chevallier (Zig) et Catherine Germain (Arletti) ne parviennent pas à sauver l’entreprise !

Heureusement, François Cervantes a la bonne idée de reprendre les Clowns, la fameuse rencontre au sommet entre ces deux derniers et le Boudu, du 18 juillet au 3 août au Théâtre de la Cité-Internationale, dans le cadre du festival Paris quartier d’été. En attendant les beaux jours… Tiens ! Voilà un autre titre qui conviendrait à ces clowns que n’aurait pas renié Beckett. 

Léna Martinelli


Par le Boudu, de et par Bonaventure Gacon

Site : www.parleboudu.fr

Courriel : parleboudu@orange.fr

Contact diffusion Guiloui Karl : 06 43 22 93 57

Lumières : Nicautain

Photo : © D.R.

Théâtre de la Cité-Internationale • 17, boulevard Jourdan • 75014 Paris

Réservations : 01 43 13 50 50

Site du théâtre : www.theatredelacite.com

Du 10 avril au 4 mai 2013, tous les jours à 20 heures, le jeudi à 19 heures (sauf jeudi 11 avril à 20 heures), relâche mercredi et dimanche

Durée : 1 heure

22 € | 16 € | 7 €

Carnages, de François Cervantes

L’Entreprise – Cie François-Cervantes • friche la Belle-de-Mai • 41, rue Jobin • 13003 Marseille

04 91 08 06 93

Site : www.compagnie-entreprise.fr

Courriel : compagnie.entreprise@wanadoo.fr

Mise en scène : François Cervantes

Avec : Dominique Chevallier, Nicole Choukroun, Emmanuel Daries, Anne Gaillard, Catherine Germain, Stephan Pastor, Laurent Ziserman

Son : Xavier Brousse

Lumières : Christophe Bruyas

Scénographie : Xavier Brousse, Christophe Bruyas, François Cervantes

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Théâtre de Sartrouville et des Yvelines-C.D.N. • place Jacques‑Brel • 78500 Sartrouville

Réservations : 01 30 86 77 79

Site du théâtre : www.theatre-sartrouville.com

Courriel de réservation : resa@theatre-sartrouville.com

Du 16 au 19 avril 2013, du mardi au vendredi à 21 heures, jeudi à 19 h 30

Durée : 1 h 20

26 € | 18 € | 9 €

À partir de 10 ans

Tournée :

  • Du 14 mai au 25 mai 2013 : M.C.2 à Grenoble
  • Les 6 juin et 7 juin 2013 : La Criée à Marseille