« Phèdre », de Jean Racine, Théâtre des Abbesses à Paris

Lumineuse Phèdre

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Mise en scène subtile et intelligente, interprètes excellents, magnifique scénographie… Brigitte Jaques-Wajeman offre une version éclairante de la grande tragédie de Racine.

Ah ! Les ravages de la passion. Vénus, dont les amours coupables avec Mars ont été dénoncés par le Soleil, maudit les descendants du dieu. Elle s’acharne notamment sur sa petite-fille (« la brillante » en grec), lui inspirant un amour non solaire, mais incestueux : Phèdre, mariée au roi Thésée, s’éprend de son beau-fils Hippolyte (fruit de l’union de Thésée avec une Amazone). Racine s’inspire ici d’un sujet mythologique déjà traité par les tragiques antiques : « l’amour, funeste poison répandu sur la maison royale ». Il puise ses sources dans Euripide et Sénèque.

Amour monstre

Dans cette tragédie du désir, l’intrigue politique (l’amour d’Hippolyte pour la princesse captive Aricie, inacceptable aux yeux de Thésée) est au second plan. Racine s’intéresse davantage aux dieux qui se jouent des hommes et s’en servent pour accomplir leurs desseins. Auteur chrétien, et qui plus est janséniste, Racine traite surtout cette passion interdite de la reine (inceste et adultère) comme une maladie de l’âme fatale. L’intrigue, tout à fait vraisemblable, est en effet un sujet propre à élever la vertu des spectateurs par la condamnation des vices. De plus, la colère divine et le châtiment rappellent à l’homme ses limites. Enfin, Phèdre est l’héroïne tragique parfaite : égarée par sa passion, elle enfreint l’ordre moral, familial, ainsi que social ; elle doit payer ses fautes.

Les amours qui naissent dans les familles de la mythologie grecque (et latine) engendrent des monstres, parce que les membres sont eux-mêmes souvent monstrueux et maudits. La mère de Phèdre a eu une relation avec un taureau blanc : le Minotaure est donc le demi-frère de Phèdre. Bien que victime de ses pulsions, celle-ci est montrée dans ses fureurs et ses métamorphoses, coupable du malheur des autres. « Ce que Phèdre éprouve est immédiatement accompagné d’horreur et de honte. Dans sa jouissance, il y a du monstrueux et du sacré, qui va la mener vers la transe, la possession, et la mort », précise Brigitte Jaques-Wajeman.

La parole comme enjeu de tragédie

Phèdre est tiraillée entre le besoin de parler et de se taire, dissimuler ou confesser. Or, les mots que choisit Racine, la richesse de la versification et la construction dramatique sont d’une efficacité redoutable. Précis dans la description de la folie érotique, l’auteur se révèle un fin connaisseur des états du corps sous l’emprise du désir charnel. Est-ce un hasard : cette tragédie sera suivie d’un long silence de douze ans au cours duquel Racine se consacrera au service de Louis XIV et à la religion ?

Quoi qu’il en soit, Brigitte Jaques-Wajeman s’intéresse à la dimension charnelle de la langue. Non sans audace, elle fait respirer la pièce, la débarrassant du carcan classique. Le débit fait parfois oublier les alexandrins, mais donne un souffle naturel qui laisse transparaître l’agitation des passions. La beauté des vers raciniens résonne pourtant avec force. La tragédie prend aux tripes. Et nous chavire.

Combats à mort avec l’interdit

Racine devait veiller à ne pas heurter le bon goût, la bienséance. Ainsi, la représentation de la mort sur scène est-elle évitée. Les décès d’Œnone et d’Hippolyte nous sont donc rapportés et, en s’empoisonnant, Phèdre se donne une mort « propre ». La petite-fille d’Hélios meurt, non pas dans un bain de sang, mais sous une douche de lumière qui l’enveloppe et l’aspire. Un final éclairant.

Phèdre-Racine-Brigitte-Jaques-Wajeman © Mirco-Magliocca

© Mirco Magliocca

Cependant, la metteuse en scène ne s’interdit rien : c’est même « chaud bouillant ». Brigitte Jaques met en scène ce que Racine évoque à sa façon, la jouissance qui emporte les corps, les effets meurtriers du désir quand il ne peut être assouvi, quand l’objet des fantasmes est interdit : « Racine va au plus profond des pulsions, les pires, des pulsions où se mêlent l’effroi et la jouissance », précise-t-elle. Sur un sol de gravier noir, on assiste donc à de vrais combats contre les tabous, et à une prise du pouvoir érotique sur l’autre. La sauvagerie de ces prédateurs sexuels est implacable. Entre ombre et lumière, le spectacle reste sobre malgré tout, pour laisser se déployer tout un espace poétique. Sans chichi ni tralala. Toutefois, pour accompagner ces protagonistes qui se précipitent dans la tragédie, les interprètes font preuve d’un engagement rare. Corps et âme.

Démesure

Il fallait une interprète exceptionnelle pour incarner cette Phèdre pitoyable et sulfureuse : la lumineuse Raphaèle Bouchard vibre de tout son corps, de toute son âme, tout en révélant la profondeur de son personnage. Incandescente ou de marbre, elle passe par tous les états, grâce à une riche palette d’émotions. Elle est littéralement consumée par cet amour coupable et non partagé, quand elle ne se liquéfie pas devant le jeune Hippolyte. La jalousie la transforme littéralement. Chatte dans un palais déserté, elle se fait aussi panthère. Elle nous glace le sang, alors que quelques secondes auparavant, dévastée, anéantie, elle nous touchait. La comédienne est bluffante.

Phèdre-Racine-Brigitte-Jaques-Wajeman © Mirco Magliocca

© Mirco Magliocca

Face à elle, Bertrand Suarez-Pazos (Thésée), terrien et sombre, impressionne tout autant. Le héros de la Grèce, pourfendeur de monstres, nous terrifie, mais le tyran nous dégoûte. Le roi en impose, mais le père finit par nous émouvoir. Et l’on y croit. Pris au piège et aveuglé, il provoque la mort de son fils – sacrifié sur l’autel de la passion.

Outre les rôles-titres, relevons justement la prestation de Raphaël Naaz, Hippolyte effarouché mais aussi fougueux, sorte d’ado un brin décalé qui parvient à nous faire rire. Pauline Bolcatto (Aricie) déploie un jeu intense et nuancé, tandis que Sophie Daull (la nourrice Œnone), est subtile dans son ambivalence. Tous maîtrisent parfaitement jeu physique, diction et expressivité. Précise et inspirée, la direction d’acteurs est à l’image de la mise en scène : une vraie réussite. 

Léna Martinelli


Phèdre, de Jean Racine

Cie Pandora

Mise en scène : Brigitte Jaques-Wajeman

Collaboration artistique : François Regnault

Avec : Raphaèle Bouchard, Bertrand Suarez-Pazos, Raphaël Naasz, Pauline Bolcatto, Sophie Daull, Pascal Bekkar, Lucie Digout, Kenza Lagnaoui

Dramaturgie : Clément Camar-Mercier

Assistant à la mise en scène : Pascal Bekkar

Lumière : Nicolas Faucheux

Scénographie : Grégoire Faucheux

Costumes : Pascale Robin

Accessoires : Franck Lagaroje

Musique et son : Stéphanie Gibert

Maquillage et coiffure création : Catherine Saint-Sever

Durée : 2 heures
Conseillé à partir de 16 ans

Théâtre des Abbesses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris

Du 8 au 25 janvier 2020, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 heures

De 10 € à 30 €

Réservations : 01 42 74 22 77

Tournée

  • Du 29 au 31 janvier, Théâtre de la Renaissance, à Oullins
  • Les 5 et 6 février, L’Empreinte, à Tulle
  • Les 
10 et 11 mars
, Scène du Beauvaisis, à Beauvais
  • Du 24 au 27 mars, 
 Théâtre Sorano, à Toulouse
  • Du 
31 mars au 1er avril, Le Parvis, à Tarbes
  • 12 mai, Théâtre Municipal de Fontainebleau

À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Phèdre, d’après Jean Racine, CollectionLambert, par Lorène de Bonnay

☛ Phèdre[s], de Krzysztof Warlikowski, par Lorène de Bonnay

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