« Phèdre ou De la beauté », de Platon, la Forge à Nanterre

Phèdre ou De la beauté © Chantal Depagne-Palazon Phèdre ou De la beauté © Chantal Depagne-Palazon

Parenthèse éclairée

Par Sabine Dacalor
Les Trois Coups

Écouter un discours platonicien au cœur de la fureur parisienne n’est pas chose aisée. Emmanuelle Meyssignac, qui met en scène Patrick Schmitt, nous éclaire, nous guide. On goûte à la philosophie. Expérience décalée pour réfléchir à l’amour, au verbe, à l’écriture.

Patrick Schmitt, comédien et fondateur du lieu chaleureux qu’est la Forge à Nanterre, nous accueille, seul en scène, assis à jardin, une chaise au centre du plateau nu. La bascule de lumière se fait. Le soleil se lève sur Athènes au ve siècle avant Jésus-Christ. Le jeune Phèdre, au sortir du cours de Lysias, rencontre Socrate et lui fait part de la thèse qu’il vient d’écouter : « Il vaut mieux accorder ses faveurs à celui qui n’aime pas plutôt qu’à celui qui aime ».

Le comédien commence par énoncer quelques didascalies et, très vite, figure les deux personnages. Car Patrick Schmitt n’incarne pas, ne compose pas. Il donne à entendre. Ce dont nous avons besoin avec un tel texte. Patrick Schmitt dit de sa metteuse en scène qu’« elle a accepté de devenir [son] redresseur de torts ». L’on a plaisir à supposer qu’un tel travail a nécessité beaucoup de résistance de la part de l’acteur. Pour ce dialogue à une voix, il a trouvé des nuances, des signes. Une telle interprétation a la beauté d’une esquisse. Dans la précision et l’économie du geste, le comédien donne corps à Phèdre et à Socrate, avec la justesse et la sobriété d’un coup de crayon. Le corps est droit, altier, la voix claire et timbrée, le sourcil gauche relevé, traduction de la jeunesse de Phèdre, de son exaltation, de son intransigeance et de sa soif de connaissance. Le corps se courbe, les bras se croisent, la voix descend dans les graves, la tête vient se nicher parfois dans la main, et Socrate, le maître, le dialecticien, nous fait face.

Les personnages existent ainsi par petites touches. Point d’identification dans ce spectacle. Il est savoureux d’entendre ainsi un texte. L’on aurait pu se dire qu’une lecture aurait suffi. Mais, non, la dimension théâtrale se dégage au fur et à mesure du texte. De l’art de dire du comédien à l’art d’écouter du spectateur, il n’y a ici qu’un pas, agréable à franchir. Emmanuelle Meyssignac et Patrick Schmitt ont eu heureusement la grâce, le beau souci du silence. Les mots résonnent dans les pauses, qui confèrent au spectacle le rythme lent et nécessaire du cheminement de la pensée. Cette mise en scène du Phèdre de Platon nous inscrit dans un temps suspendu, celui de l’écoute, de la réflexion, trouve sa force dans l’expression du souffle de l’écriture. Saluons ce travail d’orfèvre sur le texte.

Recueillement

De cette prise de parole empreinte de douceur et de précision, l’on assiste à un spectacle qui donne envie de plonger en soi, de s’accorder le privilège du recueillement de la lecture. Il est des spectacles qui insufflent une bonne dose d’énergie ; ainsi en est-il des mises en scène de Stanislas Nordey, où les mots font vibrer les corps. Ici, l’on voudrait suivre la course d’un jour du soleil pour penser à l’amour. L’on irait bien en cours de philosophie le lendemain.

Le comédien clôt son épopée platonicienne par une didascalie. Il ferme la parenthèse éclairée où il nous a invités. Un théâtre de texte lumineux, généreux, sensible, parfois à la limite du didactique, mais agréablement hors du temps. Demain, je songerai à l’éternité rimbaldienne dans le souvenir du dialogue des deux Athéniens. 

Sabine Dacalor


Phèdre ou De la beauté, de Platon

Flammarion, coll. « GF », no 1498, 2012

Traduction : Luc Brisson

Dossier : Olivier Renaut

Cie Patrick-Schmitt • 17‑19, rue des Anciennes-Mairies • 92000 Nanterre

Mise en scène : Emmanuelle Meyssignac

Avec : Patrick Schmitt

Conception, adaptation, scénographie : Patrick Schmitt

Costumes, accessoires : Laurence Chapellier

Photo : © Chantal Depagne‑Palazon

La Forge • 17‑19, rue des Anciennes-Mairies • 92000 Nanterre

R.E.R. : ligne A, station Nanterre-Ville

Réservations : 01 47 24 78 35

Site du théâtre : www.laforge-theatre.com

Courriel de réservation : contact@laforge-theatre.com

Du 23 janvier au 10 février 2013, du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 20

22 € | 15 € | 11 €