« Piscine [pas d’eau] », de Mark Ravenhill, les Célestins à Lyon

« Piscine (pas d’eau) » © Henri Granjean

Les dessous peu reluisants d’une illusion

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Trois ans et demi ont passé depuis une première version dont Florent Coudeyrat s’était fait l’écho. Cécile Auxire‑Marmouget revient avec une nouvelle distribution à cette « Piscine (pas d’eau) » de l’écrivain britannique acide et féroce Mark Ravenhill.

Ce que disait Florent Coudeyrat sur le contenu et le sens de la pièce est bien sûr toujours d’actualité. Elle parle du temps qui passe sur les collectifs d’artistes, de sa sournoise érosion sur leurs sentiments, sur leurs illusions d’amitié indestructible. Elle parle du succès qui en choisit un au dépend des autres, des mesquineries et des jalousies qu’il fait naître, insérant un fruit pourri dans le lot. Pire, de son effet révélateur : que sont devenus les rêves et les ambitions ? Sont-ils encore des artistes vingt ans après quand personne à part eux ne les reconnaît comme tels ? Sont-ils encore des amis ? Qu’est-ce qui les lie, à part la connaissance intime de leur médiocrité, la chaleur artificielle des fêtes endiablées avec abus d’alcool, de sexe et de drogue, le silence commun qui les soude ?

Ravenhill peint ici au vitriol le monde frelaté de l’art contemporain et dénonce au passage son effet délétère sur ceux qui en sont les élus comme sur ceux qui restent sur la touche. Si le terrible accident dont est victime celle qui a réussi offre l’occasion de mettre au jour la joie mauvaise de ses « amis » pour une fois en position de supériorité, il prouve aussi, quand elle a récupéré l’usage de son corps, son mépris écrasant et son indifférence pour ceux-là mêmes qui lui sont venus en aide, malgré tout. On a beaucoup parlé de Nan Goldin comme support de ce personnage sans que rien dans sa biographie ne s’y prête stricto sensu.

Vivre à en mourir, rire malgré tout

Par contre, c’est bien l’évocation d’une époque marquée par le fléau du sida et une esthétique aux couleurs vives. Le décor fait penser à un studio de cinéma sur lequel sont projetées des photographies en un flot ininterrompu. Comme pour tous les albums de photos de famille ou les soirées diapo, cela a pour principale mission de gommer les mauvais souvenirs, d’effacer par exemple l’absent mort récemment du sida et de mettre en évidence des valeurs pas si solides que ça, la jeunesse, la rigolade, la fête en un mot. La vie telle qu’elle passe et que la photographiait Nan Goldin.

Et si la pièce parle d’un groupe d’artistes qui se fissure, celui qui construit le spectacle est bien un collectif de comédiens, musicien, danseuse, vidéaste, qui se revendiquent performeurs. Et c’est à ce niveau que cette Piscine est la plus riche : la musique jouée en direct, loin d’apporter une touche d’ambiance, tient une place entière grâce à Olivier Kikteff dont le rock manouche est ensorcelant. Cécile Auxire-Marmouget lui donne un espace loin d’être accessoire. De même, le travail des lumières et la photographie sont d’une précision professionnelle. Caroline Lhuillier-Combal qui incarne l’accidentée effectue là une prestation troublante de vérité et très touchante. Tous sont « employés » dans leur compétence singulière et dans leur complémentarité. Deux acteurs portent sur leurs épaules le poids du texte, la metteuse en scène elle-même qui fait un numéro extraordinaire de drôlerie, et David Ayala dont le rôle très difficile de bon vivant bruyant et extraverti aurait peut-être mérité un peu plus de nuances. Au final, un spectacle qui se revendique hybride et qui apparaît comme profondément novateur dans sa construction. Une interprétation très personnelle et forte à la hauteur de l’auteur décapant Mark Ravenhill. Une compagnie, Gazoline, dont il faudra suivre l’évolution. 

Trina Mounier


Piscine [pas d’eau], de Mark Ravenhill

Traduction : Jean‑Marc Lanteri

Cie Gazoline

http://ciegazolinetheatre.com/spectacles/piscine-pas-deau

Mise en scène : Cécile Auxire‑Marmouget

Avec : Cécile Auxire‑Marmouget, David Ayala, Olivier Kikteff, Caroline Lhuillier‑Combal, Frédéric Giroud

Scénographie : Pierre Mélé

Créateur lumière : Olivier Modol, Stan Valette

Musique : Olivier Kikteff

Créateur costumes : Jane Joyet, Cécile Auxire‑Marmouget

Photo : © Henri Granjean

Production : Cie Gazoline

La compagnie Gazoline est subventionnée par la région Rhône-Alpes, en conventionnement avec la ville de Valence, le conseil général de la Drôme et la Drac Rhône-Alpes

Célestins, Théâtre de Lyon • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

04 72 77 40 40

www.celestins-lyon.org

Du 3 au 13 février 2016 à 20 h 30, salle Célestine

Durée : 1 h 30

De 12 € à 22 €