« Pompée » et « Sophonisbe », de Pierre Corneille, Théâtre des Abbesses à Paris

Pompée © Cosimo Mirco Magliocca

Corneille respire

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Brigitte Jaques-Wajeman n’a aucun respect pour les classiques, et tant mieux. Elle a monté « Suréna » et « Nicomède », deux pièces méconnues, comme deux drames contemporains, sans déférence ni fausse prosodie. Elle s’attelle aujourd’hui, soutenue par une troupe de haut vol, à « Pompée » et « Sophonisbe » avec le même brio. Du suspens et de la verve : Corneille respire superbement.

Que se passe-t‑il quand un corps furieux et des désirs impérieux s’interposent entre leur devoir et la raison d’État ? En rédigeant Pompée en 1643 et Sophonisbe vingt ans plus tard, Corneille dépouille la tragédie classique de ses oripeaux d’héroïsme. Il la recouvre d’une anthropologie réaliste, une étude de l’homme passée au prisme de l’Histoire, celle en l’occurrence de la Rome impériale et conquérante en Afrique du Nord.

Il fait voie à la complexité : les trames s’embrouillent, les intrigues se nouent étroitement. Héros, bourreaux ? Les personnages gagnent en nuance, sinon en profondeur. Comédie et tragédie se mêlent. Cette impureté a déplu en son temps ; elle est redoutée à présent. Rarement montés, ces deux sacs de nœuds et de vipères pourraient n’être que « spectacles dans un fauteuil ».

Il fallait le talent et l’oreille de Brigitte Jaques-Wajeman pour donner à Pompée et Sophonisbe, comme elle le fit avec Suréna et Nicomède, leur lustre et leur clarté. Mieux, rendues à leur humanité, ces raretés offrent une grille de lecture sur le monde, sur ses renversements et ses révolutions.

Aucune déférence face aux élégances de la langue et des conventions, nulle inutile provocation : chacun des comédiens charge ses alexandrins de la violence du désir, du poids de la morale et du devoir. Les scènes se déroulent autour d’une grande table, celle des négociations et des agapes, sur laquelle on monte et qui sépare. Un motif récurrent, chez Brigitte Jaques-Wajeman, déjà présent chez Molière, dans son Tartuffe. Et une métaphore de son exigence au travail : lors de répétitions, chaque texte est finement expliqué « à la table », entre comédiens.

Parmi ces comédiens, un grand nombre de femmes. La partition cornélienne leur réserve la part du lion. Toutes de fortes femmes chez Brigitte Jaques-Wajeman : Cornélie, remarquablement incarnée par Sophie Daull, en inébranlable épouse de Pompée, est aussi une dame d’honneur dans Sophonisbe. Cette princesse prend corps avec Aurore Paris, tragiquement partagée entre son dévouement à Carthage et sa passion pour le prince Massinisse (Bertrand Suarez-Pazos), ennemi de sa patrie. Rivale de Sophonisbe, Éryxe menace de lui ravir Massinisse, en prétendante légitime. Elle est incarnée par Malvina Morisseau. Une reine encore, comme l’altière Cléopâtre interprétée avec force par Marion Lambert, Cléopâtre rêvant « d’être au moins un jour la maîtresse du monde ».

Reines, donc… et rois ? Entre les deux pièces, excepté des lieutenants effacés, Pompée absent, mort et déjà soustrait aux regards, il ne reste que Ptolémée. Quel Ptolémée ! Un petit roi traversé par les vents de la politique, veule et apeuré. Thibault Perrenoud relève avec panache le défi de lui donner une épaisse inconsistance.

« N’examinons donc plus la justice des causes, Et cédons au torrent qui roule toutes choses. Je passe au plus de voix, et de mon sentiment je veux bien avoir part à ce grand changement. Assez et trop longtemps l’arrogance de Rome a cru qu’être romain c’était être plus qu’homme », lance-t‑il au premier acte de Pompée. Assurément Brigitte Jaques-Wajeman et son équipé ne s’y sont pas trompés : en tirant de ces deux tragédies leurs « transfigurations physiques », ils exécutent du même geste un portrait de l’homme à l’intention des hommes d’aujourd’hui, humains, trop humains. 

Cédric Enjalbert

Lire aussi l’article de François Regnault, collaborateur de Brigitte Jaques-Wajeman, sur Médiapart : « Ni l’opinion, ni le chaos ».


Pompée et Sophonisbe, de Pierre Corneille

Mise en scène : Brigitte Jaques‑Wajeman

Avec : Yacine Aït Benhassi, Marc Arnaud, Anthony Audoux, Pascal Bekkar, Sophie Daull, Marion Lambert, Pierre‑Stéfan Montagnier, Malvina Morisseau, Aurore Paris, Thibault Perrenoud, Bertrand Suarez‑Pazos

Collaboration artistique : François Regnault

Assistant à la mise en scène : Pascal Bekkar

Scénographie et lumière : Yves Collet

Collaboration lumière : Nicolas Faucheux

Accessoires : Franck Lagaroje

Costumes : Laurianne Scimemi

Musique : Marc‑Olivier Dupin

Assistant son : Stéphanie Gibert

Photo Pompée : Cosimo Mirco Magliocca

Théâtre des Abbesses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris

www.theatredelaville-paris.com

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 13 novembre au 1er décembre 2013, du mardi au vendredi à 20 h 30, samedi à 19 h 30

Durée : 2 heures

26 € | 22 € | 16 €