« Primera carta de san Pablo a los Corintios – Cantata BWV 4, Christ Lag in Todesbanden. Oh, Charles ! », d’Angélica Liddell, Odéon‐Théâtre de l’Europe à Paris

Primera carta de san Pablo a los Corintios. Cantata BWV 4, Christ Lag in Todesbanden. Oh, Charles ! © Samuel Rubio Primera carta de san Pablo a los Corintios. Cantata BWV 4, Christ Lag in Todesbanden. Oh, Charles ! © Samuel Rubio

Le corps glorieux

Par Anna Colléoc
Les Trois Coups

Après « You Are My Destiny » qui nous avait déjà conquis, Angélica Liddell revient à l’Odéon pour le deuxième volet de sa trilogie destinée à chercher la lumière au creux des ténèbres, avec son spectacle « Primera carta de san Pablo a los Corintios », où le mysticisme devient rayonnant.

Angélica Liddell élabore un théâtre unique, elle joue avec les limites de l’art dramatique et de la performance. Dans un travail d’écriture éblouissant, l’artiste mêle l’Épître de saint Paul aux Corinthiens, la lettre de Marta à Tomas extraite des Communiants d’Ingmar Bergman, et sa création, la Lettre de la reine du calvaire au grand amant. À travers les mots, elle explore l’amour fou impliqué dans la quête, parfois destructrice, d’une totale osmose avec l’autre. « Tu aimeras » sonne comme un commandement sacré à la fois salvateur et source de souffrance.

Par la divinisation de l’être aimé, le spectacle interroge la foi jusqu’à être plongé dans l’irrationnel, sondant les richesses de la personne dans son état primitif et dans ses mouvements originels. La metteuse en scène nous projette dans sa création mystique autour de l’énigme existentielle, sans jamais figer de croyance ou de réponse et en sollicitant en nous un large panel d’émotions précieuses. Elle remonte alors aux fondements du théâtre pour recréer un rite puissant où la tragédie articule l’amour, Dieu et la mort avec une telle force qu’elle touche du doigt l’irreprésentable et l’ineffable.

La pièce explore les paradoxes, extase et douleur se mêlent, dans son monde où c’est le vin qu’on transforme en sang. L’amoureuse se donne et crie sa soumission à l’homme, prête à choquer, relayée par un chœur de femmes venues dévoiler les stigmates de leur assujettissement tout en s’en dégageant par leur chorégraphie de la délivrance. Ces dernières oscillent entre ombre et lumière, et au milieu d’elles, Angélica Liddell rugit « ma liberté, c’est de naître de ta côte », questionnant à travers un amour enragé les rapports de force entre les sexes. Le majestueux comédien, en Christ doré, tend un tissu blanc virginal taché de sang à l’avant-scène, le présentant à la conscience de chacun. La grandeur de la metteuse en scène, c’est d’imprégner son spectacle de références tout en permettant à tous de comprendre et surtout de ressentir, même sans reconnaître chaque citation.

Illuminations

Angélica Liddell est infiniment libre, elle éprouve les lois jusqu’à les subvertir et embrasse ainsi le pouvoir sacrificiel du théâtre. C’est d’ailleurs un engagement magnifique qui se dessine chez chaque comédien, et qu’elle endosse elle-même dans son jeu. Si le texte nous parle de la beauté de la Création visible dans les traits de l’être aimé, il réalise également une délicate mise en abyme autour de l’art et de la profondeur de la performance, que chacun porte admirablement. La première phrase qui résonne dans la salle est « il est difficile de parler », et chacun se l’approprie grâce à une présence scénique intense, jouant avec l’incommunicable ou avec l’expression convulsive du corps. Un souffle vital navigue entre les comédiens, liés dans une œuvre où la surprise est toujours cultivée par le génie artistique de la créatrice.

Le décor illustre parfaitement l’univers esthétique d’Angélica Liddell, où l’histoire de l’art étincelle, et où Blondie cohabite avec Bach. La Vénus d’Urbino de Titien règne sur la salle et fixe le public depuis le lointain, érotique et inflexible à la fois, impossible à atteindre. Le rouge domine, depuis les kilomètres de rideau en velours, qui ne sont pas sans rappeler les images cachées du Verrou de Fragonard, jusqu’aux costumes des comédiennes. La couleur enrobe alors tout à la fois le tragique et l’érotisme. L’enveloppe charnelle des femmes entre en rapport avec le tableau ; s’allongeant en sens contraire du modèle, elles reproduisent des œuvres par leurs corps. Le spectacle cherche l’image antérieure à la parole et transforme la violence en beauté.

Le portrait de Charles Manson revient à plusieurs reprises et couronne le caractère rebelle et le second degré d’Angélica Liddell, pour qui le fanatisme est aussi esthétique. « Le rite fait disparaître les péchés », le théâtre est au-delà de toute morale et diffuse un rire salvateur. Ciel et terre dialoguent, tout comme l’abject et le sublime, pour la recherche de la réconciliation du corps et de l’esprit au moyen de l’art. La recréation prédomine sur la souffrance, ce qui est emblématisé par le mélange des disciplines, donnant au spectacle la dimension d’une œuvre totale. Primera carta de san Pablo a los Corintios est un grand geste libérateur grâce auquel chaque spectateur est touché dans son identité et dans son rapport au monde. Cette production réalise un chemin de croix loin du cadre policé, exaltant la beauté avec une générosité telle qu’elle emporte chacun dans son expérience saisissante. 

Anna Colléoc


Primera carta de san Pablo a los Corintios – Cantata BWV 4, Christ Lag in Todesbanden. Oh, Charles !, d’Angélica Liddell

En espagnol et suédois, surtitré

Traduction en français : Christilla Vasserot

Mise en scène, scénographie et costumes : Angélica Liddell

Avec : Victoria Aime, Angélica Liddell, Sindo Puche (en alternance avec Ugo Giacomazzi) et Borja López

Figurantes : Carine Baillod, Emmanuelle Coutelier, Yaya, Sonia Noya, Murielle Tenger

Accompagnées de : Éléonore Baron, Hélène Beilvaire, Moïra Dalant, Zélinda Fert, Saskia Maîtrepierre, Marie Mottet, Catherine Richon, Louise Roux, Juliette Andréa Thierrée

Lumière : Carlos Marquerie

Son : Antonio Navarro Vera

Photos : © Samuel Rubio

Odéon-Théâtre de l’Europe • place de l’Odéon • 75006 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

Site du théâtre : http://www.theatre-odeon.eu

Du 10 novembre au 15 novembre 2015, du mardi au dimanche à 20 heures, le 14 novembre à 15 heures et 20 heures

De 40 € à 6 €

Durée : 1 h 25

Certaines scènes de ce spectacle peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes, il est déconseillé aux moins de 16 ans.