« Quand j’étais Charles », de Fabrice Melquiot, Théâtre de Châtillon

quand j’étais Charles © Tristan Jeanne‑Valès quand j’étais Charles © Tristan Jeanne‑Valès

Quand le fan devient icône

Par Anna Colléoc
Les Trois Coups

Le Théâtre de Châtillon et sa compagnie associée, les Dramaticules, invitent pour une date unique « Quand j’étais Charles », écrit et mis en scène par Fabrice Melquiot. L’envoûtement a opéré, et nous espérons de nouvelles représentations de ce spectacle à la fois sensible et survolté.

Charles est un obstiné, un homme simple qui cherche la grandeur dans sa routine confortable, quitte à s’évader dans la rêverie quand les échecs pèsent. Le vendredi soir, il chante l’œuvre de son idole et homonyme, Charles Aznavour, à L’Attitude Club, karaoké de province dont il a fait son royaume. Au cœur d’un long monologue, où la voix de Charles s’entremêle à celle de ses amis, de sa femme et du marabout à qui il fait appel sans trop y croire, Fabrice Melquiot nous peint de sa plume acide et aiguisée le portrait d’un amoureux exalté en perdition devant les tromperies de sa femme. Si Maryse a choisi de le quitter, Charles lui offre un discours d’amour encore plein de fougue adolescente.

Endormi dans la pénombre sur le plateau à l’entrée du public, c’est par gestes quotidiens que le personnage apparaît : il se lave le visage dans un bocal à poissons, fait de l’exercice avant de chausser ses pantoufles. L’espace intime croise ensuite le lieu social du karaoké, comme les paroles de Charles oscillent de ses sentiments les plus personnels à la vie de sa France rurale désenchantée. Ce « technico-commercial » spécialiste de la vente de machines agricoles affine son art de la promesse, et parvient à produire du beau au-delà du malheur, en reproduisant les poses de « chanteurs inspirés aux articulations souples ».

La pièce évoque avant tout le fantasme, la rêverie que l’on idolâtre jusqu’à se cogner à la réalité. L’enthousiasme et l’imagination de Charles transforment le silence de la salle en une atmosphère enfumée où il chante contre la solitude, éclairé par une boule à facettes. S’il avoue « je ne crois plus en Dieu depuis que j’ai raté ce beau brochet en 1991 », tout son environnement devient ce beau brochet qui lui échappe. Les rêves de Charles lui font toucher du doigt une profondeur qu’il ne trouve pas dans le quotidien, dans l’éphémère, lui qui réplique à son ami : « Ne dis jamais “profite” à un Bourguignon obstiné ».

Du désespoir à la fougue

Fabrice Melquiot écrit et met en scène la pièce, dans un décor judicieux où des masques, représentant ceux qui croisent le chemin de Charles, sont installés sur des piques, dans un arc de cercle régulier suggérant le cérémonial que se confectionne le personnage. Une veste à sequins trône sur le plateau, et, dans un écho au ghettoblaster rétro, donne à Charles son souffle poétique et son élan vers un ailleurs possible.

La performance de Vincent Garanger est époustouflante, il porte le spectacle avec une vivacité et une finesse remarquables. Il fait flamboyer la profondeur et l’humour du texte, incarnant avec brio la force révoltée mais impuissante d’un homme fatigué par les canapés en synthétique uniformes de la société contemporaine. Il parvient ainsi à réinventer son monde sur scène, à rendre vivante Maryse à ses côtés sur le plateau, à épouser les manières d’être de chaque personnage qu’il interprète avec sensibilité. Grâce son travail pointu de la nuance, il explore l’identité d’un homme issu d’un terroir marginalisé par l’hégémonie de la capitale et d’Internet, qui transforme sa vie avec un œil d’artiste. La pièce nous surprend : Charles chante très peu Aznavour, mais joue avec les formes, chante d’autres œuvres, ou partage Que c’est triste Venise d’un ton parlé émouvant. Les lumières prennent une place essentielle, et leur intensité nous plonge dans la complexité de la société. Le stroboscope empêche par ailleurs le confort passif dans la salle et alerte sur le déchaînement intérieur de Charles.

« Les chansons d’Aznavour sauvent des gens », répète-t-il souvent dans ce karaoké de cinquantenaires où les cœurs sont sensibles, et c’est cette beauté que Charles cultive. Quand j’étais Charles est une magnifique pièce sur l’art du quotidien, sur l’âme d’artiste, sur l’idéalisme de chacun de nous, et finalement sur le bonheur du jeu et du théâtre. Les interprétations divergent à la sortie de la salle, ce qui fait la richesse du travail de Fabrice Melquiot. Le spectacle développe une forme de désespoir, mais ce sur quoi tout le monde s’accorde, c’est que Charles n’a pas peur. La prochaine fois que je retournerai en Bourgogne, ma terre familiale, je ne pourrai plus me détacher du portrait de cet homme qui sculpte la beauté à partir du malheur, qui ne se morfond pas dans le nihilisme contemporain mais qui choisit l’espoir. 

Anna Colléoc


Quand j’étais Charles, de Fabrice Melquiot

L’Arche éditeur

Mise en scène : Fabrice Melquiot

Avec : Vincent Garanger

Sculptures et masques : Judith Dubois et Kristelle Paré

Musique et arrangements : Simon Aeschimann

Costumes : Malika Maçon

Lumières : Mickaël Pruneau

Photo : © Tristan Jeanne‑Valès

Construction décor : les Ateliers du Préau-Ludovic Rousée

Théâtre de Châtillon • 3, rue Sadi-Carnot • 92320 Châtillon

Réservations : 01 55 48 06 90

Site du théâtre : http://www.theatreachatillon.com

Le vendredi 16 octobre 2015 à 20 h 30

De 22 € à 10 €

Le spectacle est en tournée durant la saison 2015-2016.