« Qui a tué mon père », d’Édouard Louis, le théâtre de la Ville, les Abbesses, à Paris

« Qui a tué mon père » d’Ostermeier © Jean-Louis Fernandez « Qui a tué mon père » d’Ostermeier © Jean-Louis Fernandez

Louis sublimé par le regard d’Ostermeier 

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Après « Histoire de la violence », le compagnonnage entre Édouard Louis et Thomas Ostermeier se poursuit avec une nouvelle mise en scène de « Qui a tué mon père » au théâtre de la Ville. Un spectacle qui oscille entre fébrilité et cri.

Il y a du Lagarce dans ce retour du fils, dans ces retrouvailles familiales, avec un père longtemps tenu à distance, qui amorcent le récit. Rebaptisé Louis, le jeune homme (né Bellegueule) ne vient pas annoncer sa « fin prochaine » mais suggère celle, lente et prématurée, de son paternel sous respirateur. Comme dans Juste la fin du monde, le monologue du fils accomplit aux moyens de l’art (roman mise en espace) une réconciliation presque impossible et néanmoins partielle dans la réalité.

Édouard Louis s’adresse donc, face public, à un « tu » : son père d’une cinquantaine d’années, dont le corps a été ravagé depuis longtemps par un accident en usine. Un homme homophobe et votant F.N. Dans la mise en scène de Stanislas Nordey, il était représenté par un mannequin couché sur le plateau. Cette fois, sa présence (ou absence) est signalée de façon métonymique par des sons ou des objets. Et l’auteur incarne son personnage. L’acte très intime et, ô combien étrange, de se raconter sur scène, se transforme en geste politique : nous, assemblée réunie, devenons ce « tu », ce père tué à petit feu par une société et des gouvernements successifs. Bien sûr, nous appartenons aussi à ce monde qui l’a détruit. Ce parti pris de mise en scène, qui place ainsi l’auteur nu face au silence des spectateurs, dans un espace sombre, à la fois confidentiel et public – bulle réelle et irréelle – se révèle d’une grande puissance.

Si Édouard Louis n’est pas un comédien, ne porte pas le texte avec la même intensité que Stanislas Nordey, il provoque un trouble inouï : ce qu’il raconte est « vrai », aussi vrai que peut l’être un texte autobiographique, plein de Je et de moi (disait Stendhal) qui recompose, sélectionne, agence. Ainsi, la fragilité du jeu / Je se trouve-t-elle compensée par la présence sincère de ce corps qui a souffert et travaillé pour se libérer, pour nous atteindre. Sa fébrilité, ses postures et son inquiétude deviennent un atout que subliment infiniment le regard et l’écoute de Thomas Ostermeier.

Une mise en espace qui porte haut la voix de Louis

Le jeune homme pâle et gracile, arborant un tee-shirt Pokémon, se meut successivement dans plusieurs espaces scéniques qui mettent en lumière des épisodes marquants de son histoire : tantôt assis derrière un bureau en train de travailler son texte ; tantôt, dans un fauteuil pour évoquer les retrouvailles familiales. On le retrouve sur une chaise pour nous détailler la maladie du père, debout derrière un micro, et en bord de plateau pour rejouer des scènes de l’enfance ou égrener des souvenirs. Cette plasticité permet de dessiner la trajectoire du père et sa relation ambivalente avec son fils, entre haine et admiration.

Un leitmotiv revient comme scène fondatrice du récit, de l’identité de l’auteur, et du spectacle : en 2001, Édouard, déguisé, avait donné un show devant des invités, et son père ne pouvait que détourner le regard devant la féminité de son fils… Comme pour compenser, l’auteur se métamorphose plusieurs fois en chanteuse ou danseuse pop, en super héros ou magicien de sa jeunesse. Les spectateurs, complices, savourent ces moments de théâtre jubilatoires.

La mise en scène d’Ostermeier semble trouver sa source dans ce désir de l’enfant Louis à jouer des rôles, ce désir empêché et violent d’être soi, ce dialogue conflictuel, presque naïf, avec le père. Le recours si maîtrisé aux vidéos, photographies, musiques et lumières permet d’introduire d’autres tonalités : ancrer le propos dans un paysage réel, marqué socialement (autoroute vers la province, champ d’usines sous la pluie, etc.), ou, à l’inverse, ouvrir d’autres espaces imaginaires, plus métaphoriques. Cette mise en espace du texte, d’une grande justesse, nous emporte.

On a beau connaître la vie et l’engagement d’Édouard Louis à travers ses écrits, ce spectacle le rapproche un peu plus de nous, rend sa voix et son propos plus audibles. On entend le cri d’amour très personnel lancé à ce père longtemps honni. On entend aussi le cri de révolte plus collectif : le père de Louis est un « misérable », déterminé par des forces inconscientes (milieu géographique et social, masculinité, peur de l’Autre), si peu et si mal représenté par nos partis. Les scènes où le jeune Édouard Louis s’en prend à des politiques précis, des gouvernements et des lois qui ont broyé, asphyxié, détruit le corps de son père – le sien et le corps social – émeuvent, malgré leur candeur. Elles ressemblent à des exorcismes d’enfant, mais disent les effets concrets de choix politiques et de paroles publiques désastreuses sur les « dominés » (traités de « faignants » ou baignés, récemment, dans une rhétorique guerrière, par exemple).

Ce qui nous touche encore davantage encore, c’est la possibilité offerte par l’art dramaturgique : le spectacle semble procurer à la fois un apaisement à l’auteur et le réassurer. Sur scène, Louis peut approcher son père et « pousser un grand et long cri, « [s’]offrir », grâce au théâtre, « ce bonheur-là », comme à la fin du drame Juste la fin du monde.

Lorène de Bonnay


Qui a tué mon père, d’Édouard Louis 

Le texte est édité au Seuil

Mise en espace : Thomas Ostermeier

Avec : Édouard Louis

Durée : 1 h 10

Photo : © Jean-Louis Fernandez

Théâtre de la Ville – les Abbesses • 31 rue des Abbesses • 75018 Paris

Du 9 au 26 septembre 2020, du lundi au samedi à à 15 heures ou 20 heures

De 10 € à 27 €

Réservations : 01 42 74 22 77


À découvrir sur Les Trois Coups :

Histoire de la violence de Thomas Ostermeier, par Lorène de Bonnay