« Renseignements généraux », de Serge Valletti, Théâtre de la Girandole à Montreuil

Renseignements généraux © Dominique Philiponska

À sauts et à gambades

Par Aurélie Plaut
Les Trois Coups

« Renseignements généraux » de Serge Valletti ou la narration d’une journée abracadabrante de Ducout, un clown hilarant, interprété tambour battant par Laurent Joly.

« Cette farcissure est un peu hors de mon thème. Je m’égare, mais plutôt par licence que par mégarde. Mes fantaisies me suivent, mais parfois c’est de loin, et se regardent, mais d’une vue oblique. […] J’aime l’allure poétique, à sauts et à gambades 1. » Ces mots de Michel de Montaigne siéent fort bien aux textes de Serge Valletti et, en particulier à ses Renseignements généraux.

Loin d’être confortablement installé dans une histoire bien « ourlée », le spectateur suit les méandres de la pensée d’un homme ordinaire, Ducout, et se trouve ainsi entraîné dans le tourbillon narratif d’une journée improbable. D’un bord de mer à un train, d’un bar de nuit à un palier d’immeuble, nous sommes littéralement transportés d’un lieu imaginaire à un autre en quelques secondes seulement. Par le pouvoir évocateur des mots, Ducout se voit malmené par « un petit homme », un gangster en cavale, un patron de café peu amène, des gendarmes tout aussi antipathiques, qui finissent d’ailleurs par le jeter au cachot. Toutes ces aventures extraordinaires glissent sur le personnage, le chahutent et le forcent à s’extraire d’un quotidien bien tranquille et trop plat. Malgré lui, il devient héros et martyr, pantin à la merci d’un destin qu’il ne contrôle pas.

Laurent Joly fait feu de tout bois

Parallèlement à la trame principale de cette histoire rocambolesque, la narration de Ducout s’égare dans un labyrinthe de digressions plus drôles les unes que les autres. Un mot en évoquant un autre, le clown-narrateur nous prend par la main avec une déconcertante facilité. C’est que la tâche est ardue ! Pourtant, Laurent Joly ne peine pas. Il fait feu de tout bois, relève les réactions du public, jouant avec lui et se jouant de lui (?). On rit beaucoup de ce serpent sans queue ni tête. Le comédien jongle avec les mots et les idées, incarnant tous les personnages de cette folle aventure.

Performance d’interprétation, donc. Mais pas seulement. Performance physique aussi. Car le comique, s’il naît du texte lui-même, est porté à son paroxysme par le jeu théâtral. Ce spectacle a tout du « sprint » : les mots s’entrechoquent, les mimiques surprennent, et le public s’esclaffe. On se souviendra, par exemple, des trente petits-beurre que Ducout engloutit en moins de cinq minutes tout en parlant, répandant ainsi sur le sol et les genoux des spectateurs du premier rang une quantité astronomique de miettes « ensalivées ».

Ce spectacle est un condensé du registre comique et de ses caractéristiques. Les comiques de mots et de situation se côtoient sans jamais tomber dans la facilité ou la grossièreté.

La mise en scène dépouillée – une table, une chaise, un tabouret, un bar, une guirlande électrique – a pour effet de mettre en valeur une autre qualité du comédien : celle du pouvoir de suggestion. Chaque image évoquée naît dans notre esprit immédiatement. Ce Ducout est fichtrement bien incarné ! Et même si le sujet est sinueux, on ne pourra reprocher à Laurent Joly de nous perdre. Bien au contraire ! On le suit et on ne le lâche pas ! 

Aurélie Plaut

  1. Michel de Montaigne, « De la vanité », les Essais, III, 9, 1580.

Renseignements généraux, de Serge Valletti

In Six solos, Paris, éd. Christian Bourgeois, 1992

Mise en scène : Sophie Rodrigues

Avec : Laurent Joly

Photo : © Dominique Philiponska

Théâtre de la Girandole • 4, rue Édouard-Vaillant • 93100 Montreuil

Réservations : 01 48 57 53 17

Du 17 au 31 octobre 2015

Durée : 1 heure

16 € │ 13 € │ 10 €