« Rigoletto », de Giuseppe Verdi, Opéra Bastille à Paris

Rigoletto © Éric Mahoudeau Rigoletto © Éric Mahoudeau

La société du spectacle

Par Céline Doukhan
Les Trois Coups

Composé en 1851, « Rigoletto » apparaît comme l’aboutissement lyrique du drame romantique. Le duc de Padoue ne songe qu’à son bon plaisir, aidé en cela par le bouffon Rigoletto. Mais, de conquêtes faciles en emprisonnements arbitraires, la cruauté que le bouffon encourage finira par se retourner tragiquement contre lui.

Encore aujourd’hui, on est frappé par la noirceur du message politique d’une œuvre, pour laquelle Verdi s’était battu afin de la faire échapper à la censure. Le duc (qui remplace le François Ier de la pièce Le roi s’amuse, de Victor Hugo) est, comme Don Juan, un « grand seigneur méchant homme », un personnage double, comme tous ceux qui gravitent autour de lui : courtisans adeptes des enlèvements nocturnes, bouffon cruel mais père aimant, prostituée meurtrière au grand cœur. Au début du premier acte, le duc est d’ailleurs figuré maniant le sceptre de carnaval du bouffon, qui, lui, porte couronne.

Il y a pourtant deux exceptions : Gilda, la fille pure et sincère de Rigoletto, et, à l’opposé, le débonnaire tueur à gages Sparafucile (« Tuer l’homme avec qui j’ai passé un contrat ? Me prends-tu pour un brigand, un voleur ? », dit-il à sa sœur). Entre les deux extrêmes, les frontières sont donc brouillées, et le resteront jusqu’à la fin, pour un dénouement dont l’absence de moralité a été une des causes des vives réactions suscitées par la pièce comme l’opéra.

Cette société d’apparences est un spectacle permanent et vain, où chacun est tour à tour acteur et spectateur, comme le suggère dès le premier tableau la mise en scène classique de Jérôme Savary : dans un décor de fin de règne décadente (gigantesques murs fissurés, sol jonché de fleurs fanées comme autant de maîtresses déshonorées), danseurs et acrobates envahissent la scène à la faveur d’un bal organisé par le duc. Seule à échapper à cette mascarade, Gilda, qui vit recluse avec son père au fond d’une impasse, passera pourtant dans cet autre espace, pour son plus grand malheur et pour la satisfaction du duc.

Mais, planté au fond de la scène sous un grand mur fracassé, le rideau rouge de la chambre du tyran délimite un espace sans spectateurs, comme une coulisse où se jouerait le véritable drame. Toutes les étapes de la tragédie se déroulent en effet dans l’obscurité : Rigoletto, doublement aveugle sous son bandeau et dans la nuit lors de l’enlèvement fatidique, se fait malgré lui l’instrument de son propre malheur, tandis qu’au troisième acte, c’est par une ultime « nuit d’horreur » que de funestes éclairs viennent révéler son infortune à Rigoletto épouvanté.

À la suite d’un Hamlet ou d’un Lorenzaccio, c’est donc l’amuseur, le fou Rigoletto qui se fera tyrannicide. Pour le spectateur, qui a toujours un temps d’avance sur l’action par rapport aux protagonistes, le sentiment de la fatalité qui traverse toute l’œuvre, notamment par la malédiction proférée par un vieux courtisan tombé en disgrâce, n’en est que plus prégnant. Et l’on ressent une empathie impuissante en regardant les personnages se précipiter vers leur destin. D’où l’efficacité dramatique de certains des morceaux les plus connus de l’opéra : la Donna e mobile, où le duc se rit cruellement de l’inconstance des femmes, ou plus encore le splendide quatuor du troisième acte, au cours duquel chacun des personnages, avec sa ligne mélodique propre, ouvre son cœur dans une déchirante et virtuose polyphonie.

La distribution est à la fois excellente dans chacun des rôles et très homogène. Ekaterina Syurina est une Gilda particulièrement émouvante, dont le timbre clair se fond à merveille dans les accents tantôt désespérés, tantôt enthousiastes (dans la pièce, le personnage n’a que seize ans !) de la fille du bouffon. Il faut enfin féliciter l’orchestre de l’Opéra national de Paris dirigé par Daniel Oren, à la fois puissant et nuancé, dans un équilibre toujours réussi avec les voix. Il a été applaudi peut-être plus encore que les chanteurs, ce qui n’est pas peu dire ! 

Céline Doukhan


Rigoletto, de Giuseppe Verdi

Livret de Francesco Maria Pave d’après Le roi s’amuse de Victor Hugo

Direction musicale : Daniel Oren

Orchestre et chœur de l’Opéra national de Paris

Mise en scène : Jérôme Savary

Avec : Stefano Secco (il duca di Mantova), Juan Pons [24, 26, 29 septembre, 2, 5, 7, 10, 14 octobre] en alternance avec Ambroggio Maestri [17, 20, 22, 24, 28, 31 octobre, 2 novembre] (Rigoletto), Ekaterina Syurina (Gilda), Kristinn Sigmundsson (Sparafucile), Varduhi Abrahamyan (Maddalena), Cornelia Oncioiu (Giovanna), Carlo Cigni (Monterone), Igor Gnidii (Marullo), Jason Bridges (Borsa), Yuri Kissin (Ceprano), Claudia Galli (la Contessa), Anna Wall (Paggio della Duchessa), Jian Hong-zhao (Usciere di corte)

Décors : Michel Lebois

Costumes : Jacques Schmitt et Emmanuel Peduzzi

Lumières : Alain Poisson

Chef des chœurs : Alessandro di Stefano

Assistant à la direction musicale : Philippe Hui

Assistant à la mise en scène : Alejandro Stadler

Photo : © Éric Mahoudeau

Opéra Bastille • 130, rue de Lyon • 75012 Paris

Métro : Bastille

Réservations : 0892 89 90 90 ou www.operadeparis.fr

24, 26, 29 septembre 2008, 2, 7, 10, 14, 17, 20, 22, 24, 28, 31 octobre 2008 à 19 h 30 ; 5 octobre 2008 et 2 novembre 2008 à 14 h 30

Durée : 2 h 35 (première partie 1 heure, entracte 30 min, 2e partie 1 h 5)

Tarif : de 5 euros à 138 euros