« Ruy Blas », de Victor Hugo, Théâtre national populaire à Villeurbanne

Ruy Blas © Christian Ganet

Schiaretti nous aiguise l’appétit

Par Vincent Cambier
Les Trois Coups

Le T.N.P. avait bien fait les choses pour la première le 11 novembre 2011 de « Ruy Blas », mis en scène par le « patron », Christian Schiaretti. Superbe accueil et champagne pour tout le monde à la sortie. On fêtait deux évènements : cette première, donc, et le « nouveau » T.N.P.

Certes, on s’est tapé une heure et demie de discours des tutelles financières (même Frédéric Mitterrand était là) avant le spectacle, qui durait lui-même environ trois heures. Arrivé à 18 h 30, sorti à 23 heures ! Curieusement, pourtant, les prises de parole (habituellement rasoir) étaient de haute tenue, notamment l’allocution de Jean‑Paul Bret, maire de Villeurbanne. Ça requinque sec, un mec qui défend la culture comme ça ! Nonobstant, ça a peut-être un peu émoussé mon attention pour Ruy Blas.

Revenons à la pièce. Don Salluste, grand d’Espagne de la fin du xviie siècle, est viré de la cour après avoir engrossé une chambrière de la Reine. La vengeance est un plat qui se mange froid, c’est bien connu. Et Don Salluste a un gros appétit dans ce domaine. Vorace, même.

Victor Hugo a produit là une œuvre riche, qui a essentiellement trois niveaux de lecture *. On y détecte l’action, la passion, les caractères. En d’autres termes, des sensations, des émotions, des méditations ou encore le plaisir des yeux, le plaisir du cœur, le plaisir de l’esprit. Ou, enfin, le mélodrame, la tragédie, la comédie humaine. On n’imagine plus maintenant à quel point l’écriture hugolienne était révolutionnaire en pratiquant ce mélange des genres, alors bien compartimentés.

Et quelle langue ! Par exemple, Ruy Blas à la Reine, à propos des ministres du royaume, après le célèbre « Bon appétit, messieurs ! » :

                                         Parce que je vous aime !

Parce que je sens bien, moi qu’ils haïssent tous,

Que ce qu’ils font crouler s’écroulera sur vous !

Parce que rien n’effraie une ardeur si profonde,

Et que pour vous sauver je sauverais le monde !

Je suis un malheureux qui vous aime d’amour.

Hélas ! Je pense à vous comme l’aveugle au jour.

Madame, écoutez-moi. J’ai des rêves sans nombre.

Je vous aime de loin, d’en bas, du fond de l’ombre […].

Robin Renucci, dans le rôle du salaud absolu (Don Salluste), est impérial de bout en bout. Il n’en fait pas un gramme de trop. Dans cet habit de grand d’Espagne rancunier et machiavélique, quelle classe ! Roland Monod (Don Guritan) est époustouflant dans sa composition de ce vieux con amoureux de la Reine. Il est responsable de la plupart de mes rires. Chapeau ! Quant aux deux jeunes qui interprètent Ruy Blas et la Reine, mon appréciation est mitigée. Elle (Juliette Rizoud) semble au début de la pièce appliquée, empêtrée dans la robe dont elle est affublée. Il est vrai que ce vêtement, plutôt ridicule, ne magnifierait aucune femme, ne lui accorderait aucune aisance. Par la suite, son jeu est plus fluide, plus convaincant, mais pas totalement. Lui (le jeune et beau Nicolas Gonzales) joue parfois en force, crie, s’agite (« Je suis honnête ! » presque hurlé, ce soir-là, par exemple). Mais la plupart du temps, il est parfaitement crédible dans le rôle extrêmement difficile d’un laquais devenu Premier ministre. Et je me dois d’insister sur le fait qu’il y a très peu de jeunes comédiens capables de « chanter » une partition poétique aussi énorme, aussi précise, aussi rythmée, aussi « littéraire ». Paradoxalement, alors que je pinaille sur leur jeu, ce sont certains duos de Nicolas Gonzales et Juliette Rizoud qui m’ont fait perler les paupières. Jérôme Kircher, enfin, a beaucoup d’abattage dans le rôle de Don César, cet aristo devenu voyou.

Christian Schiaretti a en tout cas produit là de la belle ouvrage, comme faite avec la main d’un artisan, à l’ancienne, sans esbroufe, sans « concept », sans vidéo. Il a osé – ça devient rare ! – créer un théâtre de répertoire, noble, populaire, dans le respect absolu du texte hugolien. Et un spectacle qui a du sens. Avec une vraie troupe (il en existe encore en France ?) et une direction d’acteurs au cordeau. Quant à la scénographie de Ruby Sabounghi, les lumières de Julia Grand (particulièrement pertinentes) et les costumes de Thibaut Welchlin, ils sont somptueux. C’est un ravissement pour l’œil et l’esprit. 

Vincent Cambier

* Voir la préface de Ruy Blas, édition de Patrick Berthier, p. 27‑28, coll. « Folio Théâtre », no 37.


Ruy Blas, de Victor Hugo

Gallimard, édition de Patrick Berthier, coll. « Folio Théâtre », no 37

T.N.P. de Villeurbanne

Mise en scène : Christian Schiaretti

Avec :

  • Nicolas Gonzales * (Ruy Blas)
  • Robin Renucci (Don Salluste)
  • Jérôme Kircher (Don César, un prêtre)
  • Juliette Rizoud (la Reine)
  • Roland Monod (Don Guritan)
  • Yasmina Remil * (Casilda)
  • Clara Simpson (la Duchesse d’Albuquerque)
  • Isabelle Sadoyan (la Duègne, une religieuse)
  • Damien Gouy * (le Laquais, un huissier)
  • Clément Morinière * [en alternance] (le Comte de Camporeal, Montazgo, un alcade)
  • Julien Tiphaine * [en alternance] (le Comte de Camporeal, Montazgo, un alcade, un serviteur)
  • Yves Bressiant (le Comte d’Albe, Marquis de Priego, une duègne, un alguazil)
  • Philippe Dusigne (le Marquis de Santa‑Cruz, Don Antonio Ubilla, un alguazil)
  • Gilles Fisseau (Covadenga, une duègne)
  • Claude Kœner (le Marquis del Basto, Don Manuel Arias, une duègne)
  • Olivier Borle * (Gudiel)
  • Vincent Vespérant (un serviteur, un moine)
  • Antoine Besson, Adrien Saouthi (pages)
  • Romain Ozanon (un seigneur)
  • Luc Vernay (un seigneur, un alguazil)
  • Brahim Achhal (technicien en jeu)

* La troupe du T.N.P.

Scénographie : Rudy Sabounghi

Assistante à la scénographie, accessoires : Fanny Gamet

Lumières : Julia Grand

Costumes : Thibaut Welchlin

Coiffures, maquillage : Claire Cohen

Son : Laurent Dureux, assisté de Laure Charvin

Assistant à la mise en scène : Olivier Borle

Assistante aux lumières : Mathilde Foltier‑Gueydan

Stagiaire à la mise en scène : Esther Papaud

Photo : © Christian Ganet

Production Théâtre national populaire, en coproduction avec Les Tréteaux de France

En coréalisation avec les Gémeaux à Sceaux

Avec la participation du conservatoire à rayonnement régional de Lyon et l’École nationale de musique à Villeurbanne

Théâtre national populaire • salle Roger‑Planchon • 8, place Lazare‑Goujon • 69627 Villeurbanne cedex

Tél. 04 78 03 30 00

http://www.tnp-villeurbanne.com

Du 11 novembre 2011 au 11 décembre 2011, du mardi au samedi à 19 h 30, le dimanche à 16 heures

Durée : 3 h 10 (avec entracte de 20 minutes)

23 € | 18 € | 13 € | 8 €

Tournée :

  • Du 6 au 29 janvier 2012, les Gémeaux à Sceaux
  • Du 8 au 10 février 2012, la Coursive à La Rochelle