« Small Talk », de Carole Fréchette, Théâtre du Peuple  ‑  Maurice‑Pottecher à Bussang

Small Talk © Éric Legrand

Carole Fréchette : petits flots et grandes rivières

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Sous un air de festival, le Théâtre du Peuple programme cette année cinq spectacles. Commande a été passée à Carole Fréchette pour le grand spectacle de l’après-midi. L’auteur québécois a écrit « Small Talk », une « pièce épique de l’intime ».

Small Talk. Un titre anglais pour un cycle bussenet placé sous le signe de la francophonie : ni un franc souci pour Vincent Goethals – de toutes les façons, le small talk n’a pas vraiment d’équivalent en français –, ni le seul des paradoxes. Car en habitué des petites formes, plutôt intimes et légères, l’écrivain canadien s’est plié à la belle exigence de la commande, pour le lieu : écrire une vaste pièce, avec des dialogues et des personnages en nombre. Ça va donc abondamment causer, rire, chanter. Mais de quoi ? Pas à un paradoxe près, disions-nous, Carole Fréchette a écrit une ample pièce pour vingt comédiens sur… les difficultés de la conversation.

Le small talk recouvre en anglais cet échange des petits riens, ces aimables amorces qui mettent le feu à la conversation. Certains ont le small talk facile ; à beaucoup, cette habileté fait furieusement défaut. La jeune Justine, l’héroïne de Carole Fréchette, ne sait pas jouer ce jeu de la conversation. Elle n’est pas timide, mais, en un mot comme en cent, elle ne sait pas broder.

Or la société s’accommode mal du silence et de la pause. La société du spectacle glose sur tout : on s’épand à la télé, on débat dans les colloques, on prend la parole en politique, on déblatère sur le zinc, on twitte, on poste, on commente. Si l’on regarde de plus près, il n’y a peut-être plus qu’au théâtre que le silence puisse paradoxalement être encore entendu. Et avec quelle émotion ! Carole Fréchette mise à l’honneur par la bande de Bussang en fait la preuve.

L’auteur confie avoir mis dans la jeune fille beaucoup d’elle. Mais la puissance de son écriture va bien au-delà du cas d’espèce. Et à ceci tient sa puissance : là où l’on croit avoir affaire à une exception, quasi pathologique, à de l’intime, Carole Fréchette voit grand et nous renvoie à la large fresque des passions partagées et des peurs communes. Justine est l’antihéros de la société du commerce et de la joie, une taiseuse qui crie sa difficulté d’être au monde. Un lot humain bien mieux partagé qu’on ne croit, dont cette « pièce épique de l’intime » fait des merveilles, qui émeuvent.

Dans ce montage dramatique au rythme cinématographique, on croisera – sur une scène encombrée par un décor trop massif – Justine et sa mère aphasique, une chorale foutraque, un frère présentateur de télé logorrhéique, ainsi qu’une pléthore de pipelettes… Au milieu des amateurs réunis sur scène, des comédiens professionnels : Lindsay Ginepri alias Justine, remarquable dans sa gêne contenue, et son double, Sébastien Amblard alias Timothée, aussi perdu, sensible et touchant qu’elle. Leurs chemins parallèles finiront par se croiser miraculeusement… et la magie de la conversation se faire. Mais chut… n’ébruitons pas ici le secret de ces petits flots de parole qui font les grandes rivières du théâtre. 

Cédric Enjalbert


Small Talk, de Carole Fréchette

Mise en scène de Vincent Goethals

Avec : Sébastien Amblard, Violette Chauveau, Lindsay Ginepri, Julia Vidit et onze comédiens amateurs

Photo : © Éric Legrand

Théâtre du Peuple  -  Maurice-Pottecher • 40, rue du Théâtre • B.P. 03 • 88540 Bussang

www.theatredupeuple.com

Réservations : 03 29 61 62 47

Du 12 juillet au 23 août 2014 à 15 heures

Durée : 2 h 30 avec entracte