« Soldat.E inconnu.E » de Sidney Ali Mehelleb, Théâtre ouvert, à Paris

« Soldat.E inconnu.E » de Sidney Ali Mehelleb © Marjolaine Moulin « Soldat.E inconnu.E » de Sidney Ali Mehelleb © Marjolaine Moulin

Ondes de choc !

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Comme un cri poétique, une réponse à la nuit, « Soldat.E Inconnu.E » réussit à exprimer l’onde de choc du 15 novembre 2015. À créditer de cet heureux résultat : un texte puissant mis en valeur par une belle direction d’acteurs et une mise en scène particulièrement attentive aux replis du texte.

Tranchants, pathétiques, interdits : que peuvent les mots pour dire ce qui s’est passé en nous le 15 novembre 2015 et depuis lors ? Il aura fallu six ans pour que s’ouvre un procès et autant de temps, presque, pour que soit créé Soldat.E Inconnu.E. Depuis le cri de l’auteur « Eux, c’est moi » jusqu’à la poésie  – langue à même de faire ressentir l’onde de choc parvenue jusque dans ses/ nos entrailles.

Car si Soldat.E Inconnu.E est représenté pour la première fois dans une structure qui est aussi une maison d’édition (Théâtre Ouvert), ce n’est pas un hasard. Éclaté, presque cinématographique dans sa composition comme dans ses images, le texte offre, en effet, une luxuriance poétique bouleversante, au sens propre. On s’y perd, on en reçoit les fulgurances comme des uppercuts ; on est perdu parfois comme on le fut cette nuit-là. Mais la poésie y apparaît aussi comme l’ultime barrage face à la mort. Portée par une voix d’abord, incarnée ensuite par une figure punk et mythique, la beauté du verbe fait entendre le chant du monde quand, à la surface, tout semble irradié.

La pièce est en effet une histoire de morts et une histoire d’amour. Certes, les deux personnages éponymes sont des soldats impuissants de l’opération sentinelle, mais ce sont avant tout un homme et une femme. Or, comme dans le film de Lelouch, tout se trouve dans la conjonction de coordination. Anonymes, pauvres Adam et Ève hébétés par le cauchemar d’une apocalypse, ils peuvent ainsi parler à chacun. Sidney Ali Mehelleb a l’intelligence de passer par leur histoire pour suggérer l’invisible : ce qui s’est passé dans le secret des chambres, sous la peau.

La poésie comme arme de légitime défense

Quant au troisième personnage, il est presque une allégorie de l’Amour lui-même, l’amour comme un grand tout, ni homme ni femme, sexe et sentiment, amour de l’autre, amour des poètes, de la musique, de ce qui fait vibrer, danser, entrer en transe, et que le 15 novembre quelques individus ont voulu réduire au silence dans le fracas de leurs armes.

Le texte est porté par trois comédiens remarquables. Leur jeu est très physique, comme si les corps devaient communiquer ce qui se tait. Dans leur nervosité, leur suractivité autant que dans les larmes s’exprime ainsi quelque chose de poignant. On en vient à ressentir pour ces êtres que défend le barrage de l’uniforme de l’empathie. L’interprétation de Fatima Soualhia Manet est, quant à elle, transfigurée par la vidéo. Un très long gros plan sur sa bouche lui donne en particulier une dimension oraculaire : quelque part entre Virginie Despentes et Gaïa. La comédienne mastique les mots et en exprime le suc avec talent.

En outre, la mise en scène d’Aurélie Van Den Daele, complexe et musicale, s’impose par la qualité de son écoute du texte. Le dispositif bi-frontal, comme la multiplication des médias (musique, vidéo, jeu), des espaces sur scène, rendent bien compte de l’éclatement du réel. On éprouve l’impression de cheminer dans une sorte de labyrinthe. On ressent cette faille du temps entre un « avant » et un « après ». La mise en scène enfin recèle des surprises (qu’on vous laissera découvrir) et des mystères qui sollicitent l’intelligence autant que la sensibilité, la distance et la proximité. En bref, une réussite.

Laura Plas


Soldat.E inconnu.E, de Sidney Ali Mehelleb

Editions Tapuscrit de Théâtre Ouvert

Mise en scène : Aurélie Van Den Daele

Avec : Sumaya Al-Attia, Grégoire Durrande, Sidney Ali Mehelleb, Fatima Soualhia Manet

Durée : 1 h 30

À partir de 14 ans

Compagnie

Théâtre Ouvert • 159, avenue Gambetta • 75000 Paris

Du 4 au 17 octobre 2021, mardi et mercredi à 19 h 30, jeudi, vendredi et samedi à 20h 30, représentations exceptionnelles le lundi 4 octobre à 19 h 30 et le dimanche 17 octobre à 16 heures

De 10 € à 20 €

Réservations : 01 42 55 55 50


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