« Some Explicit Polaroïds », de Mark Ravenhill, Vingtième Théâtre à Paris

Some Explicits Polaroids © Jean-Francois Lange Some Explicits Polaroids © Jean-Francois Lange

Trop explicite

Par Emmanuel Arnault
Les Trois Coups

Le Vingtième Théâtre offre en ce moment son giron au spectacle « Some Explicit Polaroïds », présenté comme un mélange alléchant des univers de « Shopping and Fucking » et de « Trainspotting ». Rien que du moderne et du trash, jusqu’à l’overdose ! N’y emmenez ni les enfants (ils n’en dormiraient plus) ni les grands-mères (elles s’y endormiraient). Quand on veut être aussi trash, il ne faut pas bander mou !

En quelques Polaroïds projetés façon vieilles diapositives, nous voilà plongés dans les fragments croisés de deux vies, celles de Nick et Helen, jeunes dans les années 1970-1980, autrement dit : révolutionnaires, anticapitalistes et utopistes jusqu’au sang. En 1984, Nick enlève et torture un patron. Plus de dix ans plus tard, sorti de prison, il découvre avec douleur que le monde ne l’a pas attendu. Le voilà projeté au fil de ses rencontres dans les « années trash ». C’est une société dans laquelle les jeunes se considèrent d’eux-mêmes comme des marchandises interchangeables de peu de valeur, bien décidés alors à profiter de tous les excès de la vie.

Nous découvrons une scénographie faite d’un grand « U » au sol, d’un carrelage bleu évoquant de façon assez incompréhensible celui d’une piscine, et d’un échafaudage faisant l’angle. Ce dernier permet un jeu toujours intéressant sur plusieurs niveaux. Surtout, on passe ainsi avec facilité d’un intérieur d’appartement au hall d’un immeuble, à une rue ou encore à une chambre d’hôpital. Une machine à jouer plutôt réussie donc, à l’esthétique froide et métallique, mais un peu tirée par les cheveux. L’échafaudage évoque-t-il l’instabilité de cette nouvelle société, en perpétuel chantier ? Les carreaux bleus suggèrent-ils le bassin de la vie dans lequel les hommes se débattent comme ils peuvent sans parvenir à en sortir ? En tout cas, c’est le public qui a du mal à garder la tête hors de l’eau et qui finit par boire la tasse.

Attention les yeux ! Voilà du théâtre moderne et engagé, vous allez voir ce que vous allez voir ! Rien ne nous est épargné : les frites dans le caleçon, les seins nus, la nudité totale, la tête sous la jupe, la branlette sous le drap, et tout ça à grand renfort de prise d’ecstasy, s’il vous plaît. Si encore le texte élevait un peu le niveau ! Il n’en est rien, faute à la probable médiocrité de la traduction ou plus vraisemblablement à la pauvreté originelle de la langue. À force de vouloir illustrer, démontrer, choquer, le texte se complaît dans les clichés et tourne un peu à vide. Entre les seins de l’une et les fesses de l’autre, on nous parle de quoi finalement ? Que dénonce-t-on vraiment d’important ? Pas grand-chose. Surtout quand l’ensemble manque très paradoxalement de rythme et d’énergie, malgré une musique contemporaine heureusement marquante et très intéressante.

Erwan Daouphars stupéfiant

Les comédiens font tout ce qu’ils peuvent pour défendre ce qu’ils jouent, mais n’arrivent malheureusement pas à sauver le spectacle. Erwan Daouphars, en tête, nous offre une composition assez stupéfiante d’un gigolo russe, obnubilé par le fait que tous les hommes doivent aimer son corps : accent bien travaillé, corps bodybuildé impressionnant, il réussit la prouesse de rendre l’excentricité et la fougue de son personnage réellement touchantes. Il est l’étoile réconfortante de ce spectacle. Patrice Pujol est l’autre bonne surprise : claudication parfaite et forte intériorisation, il campe le salaud de patron avec une puissance rare dans le regard et l’économie de mouvement. Pierre Grammont, lui, offre une composition également remarquable, en jouant une grande folle, qu’il arrive à rendre sympathique et presque crédible. Johanne Thibaut possède un naturel bien venu et parvient à donner du corps à son personnage. Arno Feffer, par contre, interprète un ancien taulard étrangement pataud, dont le sourire gentillet et les bras ballants finissent par agacer. Quant à Carole Leblanc, son jeu paraîtrait moins déplacé dans un (mauvais) téléfilm de T.F.1.

La somme de ces Polaroïds est donc un peu trop « explicite » dans sa volonté stérile de choquer. Ce spectacle se veut moderne et trash, mais il est aussi choquant dans sa forme et novateur dans son fond qu’un porno libidineux des années 1990, autant dire : pas beaucoup. Le théâtre ne souffre pas de bander mou ! Décevant et peu recommandable : c’est la débandade. 

Emmanuel Arnault


Some Explicit Polaroïds, de Mark Ravenhill

Methuen Publishing Ltd • 11‑12 Buckingham Gate • SW1E 6LB London Royaume‑Uni

http://www.methuen.co.uk

Traduction : Gérard Dallez

Cie Éphéméride • île du Roi • 27100 Val-de-Reuil

02 32 59 41 85

www.theatreephemeride.com

Mise en scène : Patrick Verschueren

Avec : Erwan Daouphars, Arno Feffer, Pierre Grammont, Carole Leblac, Johanne Thibaut, Patrice Pujol

Scénographie : Ludovic Billy

Images : Dominique Wittorski

Musique : Philippe Morino

Lumières : Jan‑Claude Caillard

Costumes : Nathalie Tatoue

Photo : © Jean‑François Lange

Vingtième Théâtre • 7, rue des Platrières • 75020 Paris

Réservations : 01 43 66 01 13

www.vingtiemetheatre.com

Du 13 janvier au 28 février 2010, du mercredi au samedi à 19 h 30, dimanche à 15 heures

24 € | 19 € | 12 €