« Spartacus », de Claire Dancoisne, salle Reine‑Bestel à Charleville‑Mézières

Spartacus © Sylvain Liagre

« Spartacus » : un coup de maître !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Avec ce péplum lyrique et marionnettique, La Licorne propose un théâtre de chair, de ferraille, de couleurs et de sons d’une rare puissance. Époustouflant !

Rome est en pleine gloire. Spectateurs, nous sommes conviés aux jeux du cirque par ses empereurs victorieux, incarnés ici par deux chanteurs lyriques placés au-dessus des gradins. Nous prenons place dans les arènes, portés par les cris enregistrés d’une foule assoiffée de sang et de plaisir. Gladiateurs et condamnés, tous esclaves, ne tardent pas à entrer dans le cercle pour combattre sous nos yeux ébahis. Tout un bestiaire extraordinaire défile : fauves, éléphant, poisson volant… Mais bientôt, le sang coule, inexorablement, sans que ces gouvernants cruels ne s’en émeuvent une seule seconde. Pire ! Ils s’en réjouissent. Macabres rituels ! C’est alors que Spartacus décide de se révolter. Rejoint par des milliers d’esclaves, il va oser faire face à ces arrogants. L’histoire est en marche. Comme un lointain écho aux tragédies sociales de notre époque.

Trois interprètes exceptionnels, qu’on croirait échappés d’une b.d. d’Enki Bilal, donnent corps à ces hommes brisés ou héroïques, exprimant avec chacun de leurs muscles sculpturaux la force qu’il leur faut pour lutter contre de telles injustices, celles-là mêmes qui ont donné lieu à l’une des toutes premières révoltes de l’histoire, en l’an 73 avant Jésus-Christ. Ils sont impressionnants – la comédienne en tête – par leur jeu virtuose, la gestuelle précise, la manipulation exigeante avec laquelle ils animent tous ces objets brinquebalants.

Ces combats et cette quête pour la liberté donnent lieu à une fresque épique grandiose. Ne propose pas un péplum qui veut ! Ce ne pouvait être qu’un projet de La Licorne, l’équivalent de Royal de luxe pour le théâtre de rue. Poids lourd de la marionnette en France, la compagnie existe depuis 1986 et crée des spectacles inoubliables où comédiens, plasticiens et musiciens travaillent de concert. L’objet animé est au cœur de ses spectacles.

Créé en mars 2010, Spartacus a déjà beaucoup tourné. Mais la compagnie, implantée dans le Nord – Pas-de-Calais, continue d’être sur les routes cette saison tout en travaillant sur les prochaines créations, aussi stimulantes les unes que les autres. Trop peu de moyens pour ces artistes-là, des problèmes de lieu qui menacent leur travail, mais beaucoup d’énergie pour mener de front leurs nombreux projets.

Un maelström de bruit et de fureur

Le travail de La Licorne est résolument artisanal. Dans Spartacus, on est loin des budgets faramineux d’Hollywood ! Trois comédiens suffisent à représenter 60 000 insurgés, à faire vivre des centaines d’objets. Quelle performance ! Imaginez une armée de godillots articulés pour représenter les légions romaines… Quant aux cohortes de boucliers, ce sont des boîtes à gâteaux – ni plus ni moins –, les casques des bonnets de bain customisés, autant d’objets de récupération recyclés en œuvres d’art. D’ailleurs, pour quand un musée des marionnettes où pourraient trôner les merveilleuses inventions de La Licorne ?

Quelle belle idée de faire jouer ces empereurs par des barytons ! Au Sénat, dans l’arène ou sur les champs de bataille, jusque dans les thermes, leurs voix puissantes donnent à entendre l’ignominie des Romains, prompts à user de leur éloquence pour faire régner la terreur.

Toutes les scènes sont réussies : les cavalcades infernales, le soulèvement des esclaves, la scène au Sénat, la riposte des légions romaines, les fugitifs encerclés sur le Vésuve… Il en faut des idées ! Chaque apparition est applaudie : montures, chars, navires, rien ne manque de l’arsenal guerrier. Ce n’est pas seulement beau et plein de fantaisie. C’est un récit mené de main de maître grâce à un goût prononcé pour les émotions fortes, une écriture d’images et de mouvements totalement maîtrisée, une intelligence aiguë de la scène.

La scénographie est en effet d’une redoutable efficacité. On s’y croirait ! Nous aussi devenons prisonniers, scotchés sur place, car fascinés par ce ramdam de tous les diables. Pestiférés même à un moment ! Dans l’arène, au plus près de cet univers de bric et de broc, environné de toutes parts par les clameurs, les envolées lyriques, le fracas du métal, nous voyageons loin. Très loin. Et pour encore mieux nous subjuguer : une esthétique où se mêlent métal et éléments naturels (terre, feu et sang), une poésie brute née d’une savante élaboration.

Claire Dancoisne vient des beaux-arts (elle est diplômée de sculpture) et cela se voit ! Elle a aussi été infirmière en psychiatrie, s’est intéressée de près, très près, à la folie créatrice, à Artaud entre autres. Elle est aussi passée brièvement par le Théâtre du Soleil. Un choc pour elle ! Bref, un beau parcours qui aide à comprendre d’où vient son incroyable talent, sa créativité débordante. 

Léna Martinelli


Spartacus, de Claire Dancoisne

La Licorne

www.theatre-lalicorne.fr

Contact : 03 20 50 75 40

Mise en scène et scénographie : Claire Dancoisne

Avec : Gaëlle Fraysse, Gwenaël Przydatek, Maxence Vandevelde et les chanteurs Jacques Gomez, Olivier Naveau

Création musicale : Pierre Vasseur

Création lumières : Hervé Gary

Régie générale : Paco Galan

Régie lumières (en alternance) : David Laurie et Sylvain Liagre

Régie son : Stéphane Zuliani

Régie plateau : Frédéric Druaux et Paco Galan

Photo : © Sylvain Liagre

Salle Reine-Bestel • 14, chemin du Mémorial • 08000 Charleville-Mézières

Le 24 septembre 2011

Durée : 1 h 20

Tout public à partir de 9 ans

Tournée (en cours) :

  • Du 14 au 16 octobre 2011, au Théâtre André-Malraux à Rueil-Malmaison (92), dans le cadre de « Rueil en scènes », réservation au 01 41 39 07 74
  • Du 1er au 3 février 2012, au Volcan au Havre (76), réservation au 02 35 19 10 20
  • Du 3 au 6 avril 2012, au Phénix de Valenciennes (59), réservation au 03 27 32 32 32
  • Du 24 au 27 avril 2012, à L’Archipel de Perpignan (66), réservation au 04 68 62 62 00
  • Du 10 au 12 mai 2012, avec le Théâtre de la Marionnette à Paris et la Ville de Pantin (93), en extérieur, réservation au 01 44 64 79 70
  • Le 29 novembre 2011, à l’espace Charles-Aznavour à Arnouville (95), dans le cadre du Festival théâtral du Val-d’Oise, réservation au 01 34 20 01 08

et d’autres dates à consulter sur le site