« Stones », de Yinon Tzafrir, Théâtre Roger‑Barat à Herblay

Stones © D.R. Stones © D.R.

« Stones » : un spectacle qui laisse de marbre

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Ils viennent de loin, les artistes israëliens de la Cie Orta‑Da. Et c’est tout auréolés de leurs prix internationaux qu’ils nous présentent « Stones », un spectacle sur la Shoah, un voyage dans le présent et dans l’histoire qui témoigne d’une extraordinaire vitalité. Pourtant, malgré une idée originale et une qualité visuelle, « Stones » déçoit.

Ces artistes s’attaquent à un sacré morceau de l’histoire : l’Holocauste. Pas facile de traiter de ce thème ! La question de la représentation artistique est régulièrement soulevée : que montrer de l’horreur ? Comment raconter l’indicible ? Quelle liberté l’œuvre d’art peut-elle prendre par rapport au témoignage historique ? Les débats à la sortie du film de Roberto Benigni La vie est belle (1997) en témoignent. Cette fable où un père fait croire à son fils, déporté avec lui dans un camp de concentration, qu’ils ne sont en fait que les acteurs d’un vaste jeu dont le but est de gagner un char d’assaut, illustre bien la difficulté d’opposer la force du rêve à la réalité du cauchemar.

Pour Stones, ces mimes ont eu une formidable idée : insuffler de la vie à des sculptures à jamais témoins d’évènements qui ont marqué leur existence. S’inspirant d’un mémorial rendant hommage à des résistants du ghetto de Varsovie, le metteur en scène Yinon Tzafrir et son équipe remontent le temps pour raconter en images une partie de l’histoire : les humiliations des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, les fusillades, l’insurrection, la déportation, les camps, puis l’exode, la terre promise, la vie qui continue coûte que coûte. Ici, c’est donc la force de vie qui éclaire le tableau de l’enfer.

La mémoire de la pierre

Cela commence très fort. Les statues s’animent subrepticement, elles se colorent, prennent vie sous nos yeux : après la patine du temps, la splendeur des honneurs rendus, jusqu’à la fureur de l’assaut. Abattus, recouverts de boue, ces damnés de la terre sortent de l’immobilisme où la mort les a conduits pour se relever. Un homme se détache, un autre suit le mouvement, une femme regarde dans la direction opposée. Retour vers le passé… Un enfant est porté au-dessus de la mêlée. Lui, c’est l’avenir. Le fil rouge du spectacle qui place la transmission au cœur du spectacle, la présence qui succède à l’absence. Mais la vie ne tient justement qu’à un fil !

Quelques images sont saisissantes, comme celle de ce bébé agonisant dans le train de la mort, que les adultes parviennent à distraire avec une marionnette improvisée représentant Hitler. Spectacle grotesque qui fait rire l’enfant aux éclats, mais le voyage est long… Le bébé meurt. Un ballon rouge qui monte vers les cieux, des nez de clown qui ont perdu leur couleur, et tout est dit. Sans un mot ! Saisissantes aussi, ces roses qui se détachent du tableau sombre de ce peuple en deuil. Un homme offre une fleur à sa bien-aimée. Leur union est célébrée. Après l’horreur et la désolation, c’est la passion qui donne la force de continuer. De l’amour naît l’espoir et à nouveau la vie.

Sans jamais manquer de respect ou de dignité

Ces artistes s’accordent la liberté de parler de la Shoah avec légèreté. Ils proposent un spectacle plus proche de la comédie que du drame sans jamais manquer de respect ou de dignité. De la même façon que l’ambivalence nourrit la créativité des artistes, l’art et l’humour ne sont-ils pas des moyens efficaces de survivre et de résister ? Certains spectateurs peuvent considérer déplacée l’idée de jouer des formes pour reconstituer des visages avec des étoiles jaunes. D’autres peuvent être dérangés par ces prisonniers jouant de la musique avec des fils barbelés utilisés comme des cordes de harpe. Mais le metteur en scène Yinon Tzafrir assume complètement ces choix. Le nom de la compagnie « Orta‑Da » traduit le rapprochement entre le mot orthodoxe et le terme Dada, deux entités spirituelles qui s’opposent : la règle et la marginalité.

Ce n’est pas tant ces images hautes en couleur qui gênent dans ce spectacle, ni le parti pris. C’est plutôt la bande-son, assourdissante et hétéroclite, qui va du thème final de la Liste de Schindler jusqu’à We Will Rock You, en passant par Exodus de Bob Marley. Non seulement le spectacle frôle la mauvaise comédie musicale, mais le propos se dilue sous des effets de pacotille. Et là on décroche.

Vain exercice de style !

Surtout, la seconde partie, dévolue à l’après-guerre, manque singulièrement de consistance. En effet, une fois libérés des camps, les juifs ont pu reconstruire. Après la naissance de l’État d’Israël, les années défilent à toute vitesse. Comme la société qui change. D’exaltés, les personnages deviennent tourneboulés. Plusieurs tableaux se succèdent. Passé et présent se télescopent, sans doute pour dénoncer les dérives de notre société de loisirs actuelle, si prompte à oublier. L’activité des personnages se résume alors à d’interminables jeux de zappette, prétexte pour les comédiens à démontrer leur talent de mime au rythme des changements de programmes télévisuels. Vain exercice de style ! Depuis longtemps, l’émotion est passée à la trappe.

Mieux valait fouiller davantage le passé. Non par complaisance, mais parce que c’est à sa lumière que l’on peut mieux comprendre le présent. Ces fantômes secouaient nos consciences, gravant en nous des images inoubliables, alors même qu’ils s’animaient sous nos yeux ébahis. Ils nous touchaient, car, faisant fi de toutes les épreuves, ils parvenaient à créer une œuvre colorée pour nous transmettre un message d’espoir universel. Ils nous frappaient droit au cœur. Dommage donc que, très vite, ces statues de granit nous laissent de marbre ! 

Léna Martinelli


Stones, de Yinon Tzafrir

Cie Orta‑Da de Tel‑Aviv

www.orto-da.com

Mise en scène : Yinon Tzafrir, Avi Gibson Barel, Motty Sabag, Daniel Zaafrani

Avec : Yinon Tzafrir, Avi Gibson Barel, Yani Moyal, Hila Spector, Hezzi Cohen, Motty Sabag

Création lumière : Uri Morag

Photo : © D.R.

Théâtre Roger‑Barat • place de la Halle • 95220 Herblay

Réservations : 01 39 97 40 30

Le 8 octobre 2010 à 20 h 45

Durée : 1 heure

31 € | 27 € | 17 €

Tournée :

  • le 9 octobre 2010, E.C.A.M., Kremlin-Bicêtre (94), 01 49 60 69 42
  • le 12 octobre 2010, Théâtre du Beauvaisis, Beauvais (60), 03 14 06 08 20
  • le 21 octobre 2010, centre culturel Albert‑Camus, Issoudun (36), 02 54 21 66 13
  • le 22 octobre 2010, la Caravelle, Meaux (77), 01 60 09 74 60
  • le 18 novembre 2010, le Mille‑Pattes, Davézieux (07), 04 75 67 55 57