« Suite et fin », de Georges Heinen, Théâtre du Temps à Paris

Suite et fin © D.R. Suite et fin © D.R.

Hermétique en toc

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

La Cie Les Lycaons tente l’impossible pour sauver de l’oubli l’œuvre de jeunesse du père du surréalisme égyptien, une pièce inédite qui mérite de le rester.

« Le “Qu’est‑ce que ça veut dire ?” est le reproche qu’on fait au poète qui n’a pas su vous émouvoir », déclarait Max Jacob 1. Je crois n’avoir rien compris de cette courte performance et n’avoir pas davantage été émue. Georges Heinen (1914‑1973) fut le fondateur du groupe Art et Liberté qui, fédéra, dans l’Égypte des années trente et quarante, tout ce que le monde artistique comptait de novateurs et de contestataires. Le Centre Pompidou lui consacre actuellement une exposition 2, et les inconditionnels de ce mouvement seront certainement plus ouverts que moi à ce qui constitue indéniablement une curiosité pour collectionneur.

Suite et fin est en effet le tout premier opus du futur maître à penser. On n’est pas sérieux quand on a vingt ans. Ou trop. N’ayant peur ni des grands mots, ni des gros mots, ni du trop de mots, cette prose exaspère justement parce que son auteur en herbe se prend au sérieux. Un groupe d’hommes et de femmes réunis dans un lieu clos tente de s’exprimer et (je cite les passages en gras dans l’argumentaire distribué à l’entrée à l’usage des idiots qui n’auraient pas compris l’enjeu) : « Chacun est prêt à défendre sa vision du monde jusqu’au bout, jusqu’à l’explosion ». Voilà pour le nœud de l’intrigue : c’est tout, circulez ! Je ne connais rien des écrits ultérieurs de Heinen, mais cette prise de contact m’a quelque peu refroidie. On devrait avoir la charité de jeter un voile pudique sur ce texte adolescent, s’apparentant à la poussée d’acné plutôt qu’au chef-d’œuvre.

Au feu les pompiers

Il a fallu une certaine inventivité pour aller dénicher cette pièce et un courage non moins certain pour s’y attaquer. Les choix scénographiques ne sont pas absurdes, à commencer par la musique anxiogène de Diane Dormet, restituant une atmosphère d’apocalypse. On entre sur un site Seveso en cours de décontamination qui, progressivement, tourne à l’hôpital psychiatrique dont la pharmacie serait en rupture de sédatifs. Les comédiens ne manquent ni de talent ni d’énergie pour ramper sous des bâches plastiques, s’asperger de peinture, hurler ou au contraire chuchoter dans les coins. Mais leurs pieds restent empêtrés dans l’indigence du scénario. En somme, la brièveté est la principale qualité de ce spectacle, achevé avant même d’avoir commencé. D’ailleurs, le titre aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Quant à prétendre combattre le fascisme avec de la rage préfabriquée, c’est un peu court jeune homme ! 

Élisabeth Hennebert

  1. Max Jacob, Conseils à un jeune poète, Gallimard, 1994, p.19‑20.
  2. Exposition Art et Liberté, rupture, guerre et surréalisme en Égypte (1938‑1948) au Centre Georges-Pompidou, place Georges-Pompidou, 75004 Paris, niveau 4, galerie du Musée, jusqu’au 16 janvier 2017.

Suite et fin, pièce inédite de Georges Heinen

Cie Les Lycaons

Mise en scène : Laurent Peyrat, assisté de Perrine Derouane

Avec : Adrien Bourdet, Diane Dormet, Hadrien Marielle‑Trehouart, Nicolas Tejera et Rebecca Vaissermann

Costumes : Sophie Bonini

Création sonore : Diane Dormet

Théâtre du Temps • 9, rue du Morvan • 75011 Paris

Réservations : 01 43 55 10 88

Site du théâtre : www.theatredutemps.net

Métro : ligne 9, station Voltaire

Jusqu’au 20 décembre 2016, les lundi et mardi à 20 h 30

Durée : 55 minutes

16 €, 12 €, 10 € et 8 €