« Suréna », de Pierre Corneille, Théâtre des Abbesses à Paris

« Suréna » © Cosimo Mirco Magliocca

« Suréna » : une lumineuse leçon de ténèbres

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Écrivant un nouveau chapitre de la belle histoire qu’elle vit depuis vingt ans avec Corneille, Brigitte Jaques-Wajeman offre au Théâtre des Abbesses une nouvelle création : « Suréna ». Un joyau noir mis en valeur par une magnifique distribution et par une mise en scène si réussie qu’elle rend la complexité de l’œuvre en donnant l’impression de la simplicité.

« À force de vieillir un auteur perd son rang / On croit ses vers glacés par la froideur du sang / leur dureté rebute, et leur poids incommode / Et la seule tendresse est à la mode. » Ainsi s’exprime Corneille en 1667, sept ans avant Suréna, donc, dans une épître au roi. Au crépuscule d’une vie de gloire, une nouvelle étoile s’élève au firmament : celle de Racine. La vie a passé avec son cortège de désillusions, et il n’est peut-être plus temps que d’attendre la mort, quand tout s’assombrit. Il y a tout cela dans Suréna.

C’est en effet un conte d’amour et de mort ou plutôt d’amour mortifère que la pièce de Corneille. Car Suréna, jeune vainqueur de Crassus, aime… à en mourir. Car il est aimé en retour par une princesse au nom programmatique : Eurydice, qui l’aime… à l’en faire périr. Il ne s’agit donc plus que de « toujours aimer, souffrir, mourir » 1. Alors, comme dans Tristan et Iseult, Roméo et Juliette ou Bérénice, on était convié à un mariage de comédie et on assistera à un carnage. Ainsi, tandis que celui qui peut tout, le roi, semble porter sur ses épaules le poids d’un choix qu’il abhorre, une forme de fébrilité gagne les amants. Les étreintes ressemblent à des combats, les déclarations d’amour sont souvent des râles, et l’on s’embrasse quand on dit « Mais qui cherche à mourir doit chercher ce qui tue. » 2. Le jeu des interprètes, excellents, le traduit.

Rose comme la chair et le sang qui sera versé

Mais tout sur scène annonce le dénouement. Il y a, par exemple, cette grande table, celle que l’on trouvait déjà dans Nicomède, dont la nappe blanche dissimule une étoffe plus sombre, digne d’un catafalque. Il y a, encore, cette fleur piquée au milieu du bouquet virginal : rose comme la chair et le sang qui sera versé. Par ailleurs, dès le début de la représentation, les accords d’une mélodie mélancolique s’égrènent, comme surgis du temps aboli d’un avant-guerre où l’on s’aimait, où l’on vivait. Avec ses notes de valse désuète, la vie s’enfuit. Aucune parole n’a été prononcée encore, mais tout est dit.

« Suréna » © Cosimo Mirco Magliocca
« Suréna » © Cosimo Mirco Magliocca

L’art de Brigitte Jaques est de saisir le parfum qui se dégage de chaque mot et de chaque blanc, et de le rendre perceptible. Et Dieu sait si la fragrance est parfois mêlée, subtile. Deux vers suffisent tantôt à dire le compromis, tantôt l’ouverture des hostilités. Le froid de la mort s’exprime jusque dans les métamorphoses des beaux costumes. Les jeux de scène offrent des échos comme le texte de Corneille, et dialoguent avec la musique impeccable et le texte. Si rien ne pèse, nul ne pose, tout semble cohérent. Parfois même, un mot, un nom propre, détaché de manière inattendue, révèle un secret qui était dissimulé dans un repli du texte. On en est à la fois surpris et ravi.

Jamais pourtant les comédiens ne forcent le texte. Et le monde lointain de Corneille et le nôtre convergent si bien que l’on comprend la passion terrible et la duplicité de Pacorus, la jalousie de son père, le cri indigné que pousse Palmis à la fin de la pièce en faveur de la vie – comme en réponse au hurlement initial d’Eurydice. Pour s’être vu arracher leur secret, les amants perdent la vie : la leçon est amère et violente. Mais il en est sans doute une autre plus douce qui a été murmurée au creux de l’oreille de chacun des spectateurs : un secret, cette fois, de vie et d’amour… pour Corneille. 

Laura Plas

  1. Propos de Suréna dans la scène iii, de l’acte I (vers no 348).
  2. Vers de Suréna dans la scène iii de l’acte I (vers no 250).

Suréna, de Pierre Corneille

Mise en scène : Brigitte Jaques‑Wajeman

Assistant à la mise en scène : Pascal Bekkar

Avec : Pascal Bekkar, Raphaèle Bouchard, Sophie Daull, Pierre‑Stéfan Montagnier, Aurore Paris, Thibault Perrenoud, Marc Siémiatycki, Bertrand Suarez‑Pazos

Dramaturgie : François Regnault, Alice Zéniter

Scénographie et lumières : Yves Collet

Assistant à la scénographie et aux lumières : Nicolas Faucheux

Musique : Marc‑Olivier Dupin

Assistante : Stéphanie Gibert

Costumes : Annie Tiburce Melza

Maquillages : Catherine Saint‑Sever

Objets de scène : Franck Lagaroge

Photos : © Cosimo Mirco Maggliocca

Théâtre des Abbesses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris

Site du théâtre : www.theatredelaville-paris.com

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 26 janvier au 13 février 2011 : le 26, le 27, le 28, le 29 janvier 2011 puis le 4, le 5, le 6, le 8, le 9 et le 12 février 2011 à 20 h 30, les dimanches 6 et 13 février à 15 heures

Durée : 2 h 15

28 € | 24 € | 22 € | 18 € | 16 € | 15 € | 13 €